Il est loin le temps où la politique était définie par des penseurs et des écrivains, des gens qui prenaient le temps de mesurer les conséquences de leurs idées même si leurs mesures n’étaient pas exactes. Aujourd’hui, on s’invite à l’antenne, on prend un micro, on dit des insanités et on laisse baver l’encre à souhait les 48h qui suivent. Résultat ? Évidemment rien, sinon un constat affligeant de la débilité des débats. Cela s’appelle la décadence, période de pauvreté intellectuelle qui suit en général les périodes de guerres, de disettes, de grands malheurs et d’austérité. De guerres nous avons eu notre lot, et l’histoire en est récente. La décadence nous rattrape à travers une génération entière qui a manqué pas mal de cours, bâclé pas mal d’examens, bachotte, rien lu, eu peur, pas eu envie, une génération prête à avaler tout ce dont on la gave, pourvu que ce soit sans effort.
Mais dans la décadence, pourvu qu’elle soit assumée, il y a aussi parfois une belle liberté, amorale certes, dangereuse sûrement, mais tellement créative. Hélas, encore prisonnière des traditions malgré le bouleversement produit par les grands conflits, soumise au regard et au jugement des autres, famille, collègues, clans, tribus ; produit d’un système scolaire souvent plus soucieux d’éduquer que d’instruire, petite lectrice, grande dilapidatrice de temps dans les « lieux de loisirs », occupée à soigner sa façade pour mieux camoufler son indigence intérieure, aussi lâche qu’acharnée à défendre ses mentors, croyant leur devoir sa survie, notre société ne donne pas envie d’en faire partie.
Et maintenant, on va où, s’interroge Nadine Labaki dans le titre de son film. Et maintenant, on fait quoi, devrions-nous demander, on commence où, pour retrouver avec nos congénères et transmettre à nos enfants l’image d’un pays qui fut élégant, sobre, cultivé, généreux, et dont il ne reste qu’une poignée de sages noyés dans une marée de beaufs.

