Cependant à l’heure actuelle encore, il est attendu des travailleuses domestiques dans le monde arabe qu’elles participent à l’économie des frais de maison et témoignent de synergie en jouant tour à tour le rôle de nettoyeuse, nourrice et nurse, alors même que de telles fonctions sont rarement prévues par leur contrat. C’est ce problème que vise tout spécialement l’article 7 de la convention 189 en rappelant que « tout membre doit prendre des mesures afin d’assurer que les travailleurs domestiques soient informés de leurs conditions d’emploi d’une manière appropriée, vérifiable et facilement compréhensible... notamment en ce qui concerne... l’adresse du ou des lieux de travail habituels (et) le type de travail à effectuer ». Le non-respect fréquent et toujours très actuel de telles dispositions conduit aux situations d’exploitation au travail, notamment de travail forcé, décriées par de nombreuses organisations de défense des droits de l’homme.
« Ils pensaient me posséder que je leur appartenais », raconte dans The Help une des servantes noires américaines à Skeeter à propos de ses anciens patrons. Ce phénomène d’« appropriation », voire de déshumanisation, du travailleur domestique noir par son employeur blanc dans les années 1960, est largement perceptible de nos jours au Liban et ailleurs dans la région. Concrètement, un tel phénomène se traduit par l’étendue illimitée des droits de l’employeur sur la personne morale et physique de l’employé, allant jusqu’aux plus grands privations et crimes d’ordres psychologique, physique ou sexuel. Pourtant, conscients des stigmas et recours limités qui leur sont offerts en matière de protection (les plaintes conduisant plus souvent à l’expulsion du travailleur immigré lésé qu’à des dédommagements, réparations, réhabilitations et autres formes de justice), rares sont les travailleurs domestiques au Moyen-Orient qui osent témoigner des abus et souffrances endurés.
Or, l’un des ressorts psychologiques à l’œuvre dans cette violence très contemporaine s’apparente à l’esprit de discrimination dans l’Amérique ségrégationniste de la première moitié du XXe siècle. Faut-il y voir une quelconque ressemblance avec le système du « kafala » (sponsorship), institutionnalisant dans de nombreux pays du Levant et du Golfe la subordination du travailleur immigré à son gardien national, l’employeur ? Quoi qu’il en soit, environnement intimidant – où les droits élémentaires de la personne sont séquestrés – et climat d’impunité constituent toujours le cadre de travail des travailleurs domestiques aujourd’hui, dans une partie importante du monde arabe.
Le changement commence par un murmure, si on veut bien l’entendre. La chose est éloquente dans le livre de Stockett et son adaptation cinématographique. L’hypocrisie proche de la cruauté d’une Hilly se revendiquant chrétienne et charitable ; les faiblesses de son mari et de son amie Elizabeth n’osant contredire les normes et conventions sociétales qu’elle incarne, les frayeurs de la mère de Skeeter face à l’inévitable changement en marche (« Ne les encourage pas », crie-t-elle à sa fille, alors que celle-ci écoute un discours de Martin Luther King à la télévision en présence des employés de maison) ; et, finalement, la réaction de Stuart, petit ami de Skeeter, à la parution du livre de cette dernière, reprochant à l’écrivaine d’avoir cherché des ennuis là où « tout allait bien », ne cessent de nous rappeler nos propres sociétés moyen-orientales où octroyer leurs droits humains aux travailleurs domestiques résonnent comme un début de révolution civile, d’inversement d’ordres immuables, de chaos libertin et de désordre ménager, dans l’esprit des plus conservateurs d’entre nous.
À la différence de la situation des États-Unis ségrégationnistes toutefois, qui dut attendre la promulgation du Civil Rights Act pour commencer à mettre l’histoire du racisme derrière eux, l’outil qui permettra au Moyen-Orient de sortir de la honte, en rendant un peu de dignité à ses travailleuses domestiques étrangères, existe déjà : en ratifiant, puis en appliquant, la convention 189 de l’Organisation internationale du travail sur les travailleuses et travailleurs domestiques, le Liban prouvera que nos sociétés arabes ne sont pas les USA des années 1960, et que nous autres, employeurs moyen-orientaux modernes, ne sommes pas tous des Hilly en puissance.
Maya DIANE

