Un secouriste fouillant les décombres. Photo Michel Sayegh
La rue Mgr Atallah, qui relie l’avenue Charles Malek au secteur Sassine, était toujours coupée à la circulation. Les membres de la Défense civile, avec des pelleteuses et des bulldozers, déblayaient les décombres sans aucun espoir de retrouver des survivants. C’est que l’immeuble s’est effondré comme un château de cartes et des pans de murs entiers ont rapidement été réduits en poussière.
À l’hôpital Jeitaoui tout comme à l’hôpital Saint-Georges, le personnel parle avec beaucoup d’émotion des blessés accueillis et des cadavres transportés à la morgue. L’hôpital Jeitaoui a traité deux blessés soudanais : Balaka Abkar Abdallah Adam et al-Saddik Yéhia Idriss Atallah. Une autre personne de la même nationalité Ahmad Mehdi Ishak est décédée.
Le corps de ressortissants égyptiens et philippins ont également été retrouvés sous les décombres. Ces ouvriers étrangers, qui quittent leurs familles espérant leur assurer un meilleur avenir, payaient 350 dollars de loyer par mois et par appartement. Le propriétaire de l’immeuble, Michel Saadé, refusait depuis de long mois de percevoir le loyer des locataires libanais, une façon de les pousser à partir.
Jacques Géara, 33 ans, qui occupait l’un des appartements avec son père et sa mère, est soigné à l’hôpital Jeitaoui. Il souffre de blessures à la tête et de diverses contusions. Le corps de son père Joseph a été retrouvé, sans vie, sous les décombres. Sa mère, qui ne se trouvait pas à la maison au moment du drame, a miraculeusement survécu.
Charlie Ba’lé, la quarantaine, travaillait au journal à al-Bairaq, à Achrafieh, avant la fermeture du quotidien l’été dernier. Charlie vivait avec sa mère Éva, libanaise, et son père, Farah, jordanien et son fils sourd-muet, Leyth,18 ans. Ils occupaient un appartement du 4e étage. Au moment du drame, Charlie ne se trouvait pas à la maison. Il venait de déposer sa famille devant l’immeuble. Il a été prévenu de la catastrophe par un ami. Éva était couturière. Sa vieille machine à coudre a été retrouvée. Alice et Maroun Saad, un couple du troisième âge vivant sans ses enfants, a également péri sous les décombres. Le corps sans vie de Jeannette Bou Serhal, une femme qui habitait l’un des étages inférieurs de l’immeuble, a également été retrouvé. L’hôpital Saint-Georges a reçu hier cinq nouveaux blessés, dont une ressortissante philippine, Rose-Marie Bulaong, qui a quitté rapidement l’hôpital. Trois corps reposent à la morgue de l’établissement : ceux de Adam Abi Abdallah et Ali Adam Adel-Rahmane, ressortissants soudanais, et d’Anne-Marie Abdelkarim, âgée de 16 ans.
Albert et Thérèse
Khaled Adam, responsable de la communauté soudanaise au Liban, effectue avec une petite délégation la tournée des hôpitaux. Il précise que cinq morts ont été également transportés à la morgue de l’hôpital gouvernemental Rafic Hariri.
« Nous travaillons conjointement avec l’ambassade du Soudan. Jusqu’à présent, nous ne sommes pas encore sûrs du nombre de nos ressortissants qui se trouvaient dans l’immeuble. Ils seraient entre 17 et 19 personnes. Dimanche est un jour de congé et les ouvriers se rassemblent dans l’iimmeuble », dit-il.
Parmi les blessés transportés à l’hôpital orthodoxe, Albert Yazbek, âgé de 77 ans. Il habite au sixième étage de l’immeuble depuis trente ans. Albert vivait avec sa compagne Thérèse, 62 ans, dont le corps a été retrouvé malheureusement sans vie dès le matin. Ils n’avaient pas d’enfants. Il ne sait pas qu’il ne la reverra plus. « Avez-vous visité d’autres hôpitaux ? Avez-vous vu Thérèse ? Elle regardait la télévision quand l’immeuble s’est effondré », dit-il, interrogateur, à tous ceux qui viennent lui rendre visite. Albert est blessé au visage et aux bras. Il raconte son après-midi du dimanche. « Ma voisine, Aïda Abdelkarim, est venue prendre le café chez nous. J’ai ensuite décidé d’aller à l’église Saydeh pour prier. J’étais en pyjama et il pleuvait. J’ai donc changé d’avis et je me suis contenté de descendre au bas de l’immeuble pour allumer deux bougies devant la niche votive qui abrite des icônes de plusieurs saints avant de regagner mon appartement. Je n’ai même pas eu le temps de m’asseoir quand j’ai senti comme un tremblement de terre et je me suis effondré en même temps que les murs de l’immeuble. Grâce à Dieu, les secours m’ont retrouvé au bout d’une heure », indique-t-il.
La famille Abdelkarim
Le salon du huitième étage de l’hôpital orthodoxe est noir de monde. Ici se trouve la famille Abdelkarim qui compte trois blessés : la grand-mère Aïda, les enfants Anthony, 27 ans, et Antonella, 16 ans. La sœur jumelle d’Antonella, Anne-Marie, elle, a péri dans le drame.
Élie Abdelkarim, la quarantaine, a quitté avec son épouse, Vola, l’appartement du cinquième étage qu’il habite avec sa mère et ses trois enfants, quelques dizaines de minutes avant le drame. Élie a été longtemps directeur d’un supermarché. Mais depuis quelque temps, il travaillait à son propre compte dans le domaine de la vente. Son épouse est vendeuse dans un luxueux magasin de l’ABC. Pour que sa femme ne marche pas sous la pluie torrentielle, dimanche soir, Élie est sorti la déposer sur son lieu de travail. Le temps de regagner son domicile, l’immeuble s’était déjà effondré.
Nicolas et Adib sont âgés chacun d’une vingtaine d’années ; ils sont venus avec d’autres jeunes gens et jeunes filles manifester leur solidarité à la famille Abdelkarim. La plupart d’entre eux sont des élèves de l’école Zahret al-Ihsan où Antonella et Anne-Marie suivent leurs études. Ils connaissent aussi les deux jeunes filles à travers les activités auxquelles elles participent dans le cadre de la paroisse de Notre-Dame, al-Saydeh, à Achrafieh.
Les deux jeunes hommes indiquent qu’Anne-Marie « jouait au basket-ball et se rendait souvent au club Hoops pour pratiquer sa discipline favorite ; elle aimait aussi le foot et était fan de la squadra azzura. Elle était pleine de vie. Nous la voyons tous les samedis après-midi à l’église et pour la messe du dimanche, bien sûr. Nous préparions les activités des jeunes de la paroisse ». Antonella et Antony, ainsi que leur grand-mère Aïda, ne savent pas qu’Anne-Marie est décédée.
Aïda Abdelkarim, la mère d’Élie, est âgée de 76 ans. Malgré ses blessures au visage et à la tête, elle ne fait pas son âge.
« Je vis dans cet immeuble depuis 50 ans. Il est construit sur six étages, sans compter le rez-de-chaussée et il compte 15 appartements. Mon fils s’est marié et a habité avec moi. J’étais sur le palier quand l’immeuble s’est effondré. Ma petite-fille Anne-Marie était en train d’étudier au salon, Antonella et Anthony dormaient dans la chambre. C’était comme un tremblement de terre... puis j’ai été transportée à l’hôpital », raconte-t-elle.
« J’étais chez mes voisins, les Géara, il y a quelque temps, et j’ai croisé le propriétaire de l’immeuble Michel Saadé. Il nous a dit sur un ton de défi : vous allez voir, l’immeuble va s’écrouler. Mais il ne nous a jamais mis réellement en garde », dit-elle.
Immeubles évacués
Dans l’après-midi d’hier, sur les lieux du drame, des familles attendaient encore que des corps soient retirés des décombres.
C’est le cas de Gladys Naïm Farhat dont les trois frères, Farhat, Charbel et Jihad, âgés entre 22 et 32 ans, et le père Tannous, 78 ans, ont péri sous les décombres. La jeune fille et sa mère Jeanne d’Arc avaient quitté l’immeuble quelques instants avant son effondrement. Ses frères aidaient leur père handicapé à quitter les lieux en le transportant sur une chaise. On a l’impression que Gladys n’a pas quitté les lieux depuis l’effondrement de l’immeuble. Plusieurs membres de la famille se relaient auprès d’elle et attendent...
Élie, son oncle maternel, raconte : « Ma sœur, Jeanne d’Arc, a trois garçons et quatre filles. Maintenant, elle se repose chez l’une d’elles qui habite aussi Achrafieh. » Évoquant ses neveux décédés, il indique : « Jihad venait de commencer un nouveau métier, celui de policier municipal à Achrafieh ; Farhat, lui, venait de se faire opérer à la jambe, il était au chômage et Charbel était garçon coiffeur à Badaro. »
Deux vieux immeubles situés à côté du bâtiment sinistré ont été évacués par précaution. Hier, certains de leurs habitants transportaient des couvertures et quelques vêtements pour habiter chez des proches... en attendant des jours plus cléments.


Un étau bis autour de la liberté d' expression concernant nos deputés intouchables . Merci pour ce vent nouveau . Antoine Sabbagha
06 h 47, le 17 janvier 2012