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Nos lecteurs ont la parole

La détresse des va-nu-pieds de Furn el-Chebback

Par Tahani Khalil GHEMATI
« Il faisait effroyablement froid ; il neigeait depuis le matin (...)
Au milieu des rafales, par ce froid glacial, une pauvre petite fille
marchait dans la rue : elle n’avait rien sur la tête, elle était pieds nus. »
Hans Christian Andersen – La petite fille aux allumettes

Un soir de novembre en 1845 à Copenhague : une petite gueuse erre en essayant de vendre ses allumettes. Battue par son père, elle a pour mission de ramener quelques pièces.
Un matin de janvier en 2012 à Beyrouth : une môme d’une dizaine d’années zigzague entre les grosses cylindrées armée d’une raclette à vitres. Elle a pour mandat absurde le nettoyage de quelques pare-brise. La pluie glacée et obstinée s’acharne sur le bitume. La température avoisine les cinq degrés Celsius. Les routes se sont muées en piscines olympiques. Les trous creusent l’asphalte, goudronné avant-hier. Hémorragie de boue. Valse de parapluies. Ouvriers de chantiers effarés. Emballés dans leurs keffiehs. Ils attendent. Collés les uns contre les autres. Réchauffés, sans l’avoir choisi, par une nature capricieuse.
Le temps s’est arrêté. Mon voisin consulte d’un air crédible et sérieux son Blackberry. Un autre fait le ménage dans ses narines. Je suis dépassée par une brune qui finit d’étaler son rouge à lèvres. Le panneau publicitaire disproportionné pour un hamburger dégoulinant pollue mon spectacle. La façade d’un opérateur de téléphonie mobile s’est arrêtée de pleurer. Des larmes de lumière ont coulé durant toutes les fêtes de Noël sur ses faces squattées par le bonhomme rouge. Il est reparti dans sa Laponie natale. Trahis et abandonnés. Les petits lutins. Ils sont là. Aucun cadeau pour eux. Imposture et arnaque d’un barbu à poils blancs. Tous sortis de nulle part. À droite. À gauche. En face. Derrière. Qui sont-ils ? Vagabonds de cette Méditerranée meurtrie, torpillée, tuée à plusieurs reprises. Citoyens du monde sans droits. Sauf celui d’errer. Orteils qui embrassent le goudron. Tongs qui grelottent. Tee-shirts mouillés. Transis sans amour. Et l’indifférence pour décor scénique. Cécité volontaire. J’ai honte. Je suis en colère face à l’inacceptable. À l’injustice. Je me cramponne au volant. J’aimerai descendre de cette satanée voiture. Courir vers eux. Couvrir leurs frêles épaules. Essayer de comprendre. Pourquoi la misère est si dérangeante ? Comment l’ignorer quand elle s’accroche désespérée aux portières des voitures qui démarrent en trombe ? Pas de barbe à papa pour les laissés-pour-compte. Ni de câlins le soir avant de s’endormir. Et l’obscurité comme compagnon fidèle pour éclairer leurs lendemains incertains...
Demain, il fait peut-être beau à Beyrouth...

Tahani Khalil GHEMATI
Architecte libyenne
« Il faisait effroyablement froid ; il neigeait depuis le matin (...)Au milieu des rafales, par ce froid glacial, une pauvre petite fillemarchait dans la rue : elle n’avait rien sur la tête, elle était pieds nus. » Hans Christian Andersen – La petite fille aux allumettesUn soir de novembre en 1845 à Copenhague : une petite gueuse erre en essayant de vendre ses allumettes. Battue par son père, elle a pour mission de ramener quelques pièces.Un matin de janvier en 2012 à Beyrouth : une môme d’une dizaine d’années zigzague entre les grosses cylindrées armée d’une raclette à vitres. Elle a pour mandat absurde le nettoyage de quelques pare-brise. La pluie glacée et obstinée s’acharne sur le bitume. La température avoisine les cinq degrés Celsius. Les routes se sont muées en piscines olympiques. Les trous...
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