Plus de trente ans après le coup d’État militaire du 12 septembre 1980, un procureur d’Ankara a annoncé mardi avoir préparé un acte d’accusation contre le général Kenan Evren, 95 ans, principal instigateur du putsch, qui risque d’être jugé avec son commandant de l’armée de l’air, Tahsin Sahinkaya, pour « crimes contre l’État ». Ils sont les derniers survivants d’une junte accusée d’avoir plongé le pays dans une période particulièrement sombre émaillée de tortures, exécutions, purges, arrestations et fichages. Cette procédure, qui intervient après leur interrogatoire l’an dernier, apparaît comme une nouvelle mise en garde à l’armée, dont l’influence sur la vie politique a été considérablement réduite depuis l’arrivée au pouvoir en 2002 du Parti de la justice et du développement (AKP). Signalons que la comparution devant un tribunal de ces deux anciens putschistes serait une première en Turquie, pays où l’armée a chassé quatre gouvernements depuis 1960, se posant en tuteur autoritaire de la classe politique. Le général Evren a indiqué ne rien regretter, et menacé de se suicider s’il était traîné devant les tribunaux. Un autre ancien chef d’état-major des armées, le général Ilker Basbug, est lui aussi inquiété par la justice, et devait être entendu dans l’enquête sur une campagne visant à discréditer l’AKP.
Notons que le général Basbug, qui a quitté le service actif en 2010, est le plus haut gradé impliqué dans l’enquête en cours sur le réseau Ergenekon que la justice accuse de conspiration en vue de renverser le gouvernement. L’enquête suit plusieurs ramifications, notamment des accusations selon lesquelles des officiers auraient créé des sites Internet pour diffuser une propagande antigouvernementale et déstabiliser la Turquie. L’affaire Ergenekon est, selon les observateurs, révélatrice de la lutte d’influences que se livrent l’armée, qui se veut garante des principes de la laïcité, et l’AKP, dont les racines plongent dans l’islam politique, et dont les dirigeants sont de plus en plus accusés d’autoritarisme. Plusieurs centaines de personnes, dont nombre de militaires, sont actuellement poursuivies par la justice civile pour leur participation présumée à des tentatives de coup d’État.
Ali Bayramoglu, spécialiste des droits de l’homme, voit « un événement historique » dans cette nouvelle offensive judiciaire contre les généraux.
(Source : AFP)

