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Culture - Exposition

De la condition humaine avec Jansem

Quelque 80 œuvres (huile, aquarelle, litho et gravure) de Jansem (pseudonyme de Hovannès Semerdjian), toutes dimensions confondues, sont exposées aux cimaises flambant neuves de la salle du Platinum Tower.

«L’église protestante de Collioure» (1987).

Edgar DAVIDIAN
Pour l’artiste français d’origine arménienne, que la critique a qualifié de «chantre des déshérités», aujourd’hui âgé de 92 ans, c’est l’occasion de (re)voir la force d’une palette aux tonalités subtiles, aux chromatismes virtuoses et d’un dessin nerveux et précis soutenu par un regard humaniste.
Placée sous les auspices à but caritatif de l’Union générale arménienne de bienfaisance et de l’Association de la jeunesse Antranik, l’exposition de Jansem diffuse une atmosphère particulière. Celle d’un monde vaguement vaporeux, aux contours parfois délibérément filandreux, teinté certes de mélancolie, mais où les états d’âme extrêmes, même dans leur plus insondable tristesse, ne sont jamais le reflet du désespoir. Condition humaine au bord de la résignation mais où brillent toujours, malgré une attitude figée, un regard vitreux, rêveur, absent ou hagard, un soupçon d’espoir, une lueur de vie.
Jansem a laissé sa griffe aux mordus de peinture à Beyrouth, juste avant le grand chambardement de la guerre libanaise, c’est-à-dire en 1974 où il a exposé au Centre Manouguian. On le retrouve aujourd’hui, malgré son âge vénérable, à travers ses œuvres, de 1955 à 2008, plus jeune que jamais. Une œuvre baroque et surréaliste, entre réalité et onirisme, entre douceur et cauchemar, entre vie et mort, entre vérité et masques.
Le temps n’a pas pris une ride sur cette inspiration nourrie du souffle de la terre, de ses cycles, de sa faune, de ses ports, de ses mers, de ses brumes, de son azur, de ses paysans, de son humanité. Une humanité en processions, cortèges, mascarades, pas de danses, ballerines aux jambes fines, tendues, croisées, aux chausses lourdes et aux tutus fins comme une friable poudre de pissenlit.
Une humanité partagée entre mythes et appel à Dieu, entre sens de l’élévation et misère du quotidien, entre paix et tourmente, entre vulnérabilité et endurance, entre lassitude et agitation. Une humanité marquée par les horreurs de la guerre et comme parfois vitrifiée, pétrifiée à jamais... Une humanité objet d’un conte maléfique à qui on a jeté un mauvais sort et qui n’arrête plus d’être perdue dans les dédales du temps et des émotions.
Témoignage percutant, sans être amer ou incisif, parfois même jetant l’indulgence aux orties tout en gardant bon sens et philosophie d’une société que Jansem scrute avec une abnégation de clinicien. En toute conscience et
méticulosité.
Son pinceau et son crayon laissent échapper alors un florilège de personnages, d’objets et de paysages, tous étonnamment éloquents. Une éloquence singulière qui, par-delà les traits «goyesques», macabres, funéraires, sensuels, lie fragilité et tremblement, captivité et évasion, rêve et réalité comme dans les phrases du Grand Meaulnes d’Alain Fournier.
Ce n’est guère un hasard si Jansem a illustré avec une verve mordante et des images qui interpellent les œuvres de Cervantès, Villon, Baudelaire, Camus et Garcia Lorca. On retrouve ici, dans ces tableaux aux thèmes divers, un monde jailli non d’une inspiration fictive ou fantaisiste, mais du don de l’observation le plus minutieux, le plus patient, le plus scrupuleux chez un artiste qui ne peint ou ne dessine que d’après modèle. Mais une fois les lignes enchâssées dans la charge de la palette ou le fusain du peintre, l’image qui en échappe est encagée dans un prisme absolument différent. Un prisme où s’harmonisent, paradoxalement, passion, détachement, douceur, morbidité, réalisme et fantasme.
On s’arrête, saisis d’étonnement et de questionnement, devant ces visages émaciés, ces nez crochus, ces lèvres serrées, ces pâleurs inquiétantes, ces yeux de chouette, ces maigreurs squelettiques, ces pupilles dilatées, ces cils baissés, ces jambes écartées, ces fourrures pubiennes, ces minuscules seins en poire, ces femmes en attente, aux fichus ou aux châles qui ont perdu toute sensualité ou tendresse de draperie, ces gamins en quête d’un improbable vert paradis des amours enfantines... Il y a aussi ces pêcheurs, graves et silencieux, ravaudant des filets où, entre Salonique et Venise, la mer, dans un camaïeu de bleu, a des couleurs
bouleversantes.
Justement, Jansem a ce pouvoir de «bouleverser», sans débauche aucune, avec une couleur, une ligne, un trait. Par-delà technique et maîtrise, cela s’appelle un art consommé.

L’exposition se déroulera jusqu’au 22 décembre.
Edgar DAVIDIANPour l’artiste français d’origine arménienne, que la critique a qualifié de «chantre des déshérités», aujourd’hui âgé de 92 ans, c’est l’occasion de (re)voir la force d’une palette aux tonalités subtiles, aux chromatismes virtuoses et d’un dessin nerveux et précis soutenu par un regard humaniste.Placée sous les auspices à but caritatif de l’Union générale arménienne de bienfaisance et de l’Association de la jeunesse Antranik, l’exposition de Jansem diffuse une atmosphère particulière. Celle d’un monde vaguement vaporeux, aux contours parfois délibérément filandreux, teinté certes de mélancolie, mais où les états d’âme extrêmes, même dans leur plus insondable tristesse, ne sont jamais le reflet du désespoir. Condition humaine au bord de la résignation mais où brillent...
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