Mercredi, la toute-puissante armée pakistanaise avait convoqué quelques grandes signatures de la presse locale pour dénoncer une fois de plus « l’agression délibérée » de l’OTAN, samedi, près de la frontière afghane, quand la coalition dirigée par les États-Unis a bombardé deux de ses postes militaires. « On pouvait lire la colère comme rarement sur les visages des officiers. Ils sont plus que jamais sous la pression de leurs troupes et des familles de victimes qui leur demandent : pourquoi restez-vous aux côtés des Américains qui tuent nos soldats ? » a raconté l’un des participants. En mai dernier, le raid américain clandestin qui avait tué Oussama Ben Laden dans le nord du Pakistan avait déjà choqué un pays obsédé par sa souveraineté territoriale et déjà profondément antiaméricain, et humilié l’armée.
Chaque nouvelle crise apparaît comme la goutte d’eau qui va faire déborder le vase au Pakistan, qui estime avoir déjà payé au prix fort son alliance avec les Américains : après son ralliement fin 2001, a émergé sur son territoire une rébellion talibane dont les attentats ont tué des milliers de civils dans tout le pays, alors que 3 000 soldats perdaient leur vie à les combattre. Dans le même temps, les États-Unis, qui dirigent la force de l’OTAN dans l’Afghanistan voisin, lui demandaient, en plus des cadres d’el-Qaëda, de traquer les insurgés afghans réfugiés sur son territoire. Parrain historique de ces derniers, qu’il est accusé d’instrumentaliser pour défendre ses intérêts stratégiques en Afghanistan, Islamabad a résisté.
Fragilisée après le raid contre Ben Laden, l’armée a durci le ton vis-à-vis de Washington. Tous les partis politiques ont suivi et se sont joints à elle fin septembre pour réclamer une « nouvelle direction » dans les relations avec Washington, en privilégiant la négociation avec les talibans. Le moment était bien choisi : affaiblis par des années d’offensives pakistanaises et de tirs de drones américains dans leurs repaires du nord-ouest, certains insurgés y ont été réceptifs et ont évoqué de possibles négociations de paix. Ces six derniers mois, le nombre d’attentats a baissé. « Plus les relations avec les Américains se tendent et moins il y a d’attaques au Pakistan », note le journaliste pakistanais Rahimullah Yousufzaï.
Autre facteur de cette accalmie au Pakistan, le récent passage de talibans pakistanais en Afghanistan. L’armée en a dénombré plus de 1 000 depuis un an, une estimation basse selon d’autres sources. Ils profitent, côté afghan, du vide laissé par l’OTAN, qui prévoit de retirer ses troupes de combats d’ici à la fin 2014 et abandonne peu à peu ses bases avancées. « Il se passe aujourd’hui du côté afghan de la frontière ce qu’il s’était passé côté pakistanais à la fin 2001 » lorsque les talibans afghans chassés du pouvoir à Kaboul par les Occidentaux avaient trouvé refuge au Pakistan, confirme un diplomate occidental. Selon plusieurs sources à Peshawar, la grande ville du nord-ouest, la Jamiat Ulema-e-Islam (JUI), le premier parti religieux du pays, proche des islamistes, a redoublé d’efforts pour inciter les talibans pakistanais à ne plus attaquer leur pays et à se consacrer au jihad afghan contre les Américains. De même, « el-Qaëda, qui finançait autrefois le jihad dans les deux pays, se concentre désormais plus sur l’Afghanistan », poussant les talibans pakistanais à aller y combattre les Américains, explique une source proche des insurgés. Quant à l’armée pakistanaise, qui empêchait auparavant tant bien que mal les talibans de passer en Afghanistan à la demande de Washington, « elle ne le fait plus aujourd’hui », assure cette source.
Un front taliban plus unifié et concentré sur l’Afghanistan ? Cette perspective peut inquiéter les Occidentaux, qui admettent de plus en plus qu’il faudra le concours du Pakistan pour amener les talibans à négocier et éviter une future guerre civile après 2014. Or cela suppose, aux yeux des Pakistanais, une autre attitude des États-Unis qui ne se sont toujours pas excusés pour la mort des 24 soldats pakistanais. « Vous ne pouvez pas accuser et abuser de quelqu’un et lui demander en même temps une pleine et entière coopération », souligne le journaliste et écrivain pakistanais Imtiaz Gul. Mais, selon le Wall Street Journal citant des enquêteurs américains, les autorités pakistanaises ont donné le feu vert aux bombardements de l’OTAN qui ont provoqué la mort des 24 soldats pakistanais, ignorant que leurs propres troupes étaient dans la région. Les responsables cités par le journal reconnaissent néanmoins des erreurs des deux côtés. « De nombreuses erreurs ont été faites. Personne ne savait exactement qui était là et qui faisait quoi », a expliqué une des ces sources.
À la suite de cet incident, les chefs militaires pakistanais opérant dans la région frontalière avec l’Afghanistan ont reçu de nouvelles instructions de combat, notamment la permission de riposter si leurs troupes sont attaquées, a indiqué hier le chef de l’état-major. « Je tiens à ce qu’il n’y ait aucun doute dans l’esprit de chaque commandant d’unité à tous les niveaux concernant les règles d’engagement », a déclaré le général Achfak Kayani. « En cas d’attaque, vous avez une totale liberté de répondre avec détermination en utilisant toutes les ressources nécessaires. Vous n’avez pas besoin d’autorisation pour cela », a-t-il dit. Ces nouvelles consignes devraient conduire à un changement dans la nature des opérations menées par les troupes pakistanaises chargées de contrôler les mouvements d’insurgés dans la zone frontalière avec l’Afghanistan. « Par le passé, nous nous contentions de nous protéger nous-mêmes ou de réagir contre les insurgés. Nous avons donné à nos soldats plus de latitude pour riposter », a dit une source militaire.
(Source : agences)

