Mais voilà, depuis sa reprise en 2008 – après un temps d’arrêt dû à la situation aléatoire post-2005 – et si l’on excepte l’excellente cuvée de l’année 2009, celle de « Beyrouth, capitale mondiale du livre », le Salon semble accuser une diminution progressive d’affluence.
Qu’elles en sont les raisons ? Morosité de la situation globale qui rejaillit sur cet événement de la rentrée, ou problèmes structurels liés à sa formule inchangée depuis ses débuts ? L’Orient-Le Jour a recueilli les opinions des uns et des autres, visiteurs fidèles, organisateurs et professionnels du livre, pour dresser un bref état des lieux. Et partager les suggestions visant à redonner à ce Salon un second souffle.
D’abord, ce que l’on retiendra de cette 18e édition, c’est « la qualité des conférences et des intervenants qui ont fait de ce Salon un véritable lieu d’échange d’idées ». Des thèmes intéressants, traités par de vrais spécialistes, certes en majorité politiques, mais nous sommes (ou étions !) en plein printemps arabe et l’intitulé du Salon « Les mots de la liberté » en annonçait la couleur.
Un point positif qui a contrebalancé l’absence de « tête d’affiche » parmi les auteurs invités cette année. Comprendre par là, ces écrivains majeurs et autres plumes de la rentrée littéraire parisienne qui font – sans mauvais esprit ! – l’attraction de ce genre d’événement. Cela ne remet pas, pour autant, en cause la qualité des auteurs présents, à l’instar d’Alexis Jenni (qui a dû interrompre son séjour beyrouthin pour repartir recevoir le Prix Goncourt 2011), d’Alain Rey, d’Henry Laurens, de Hanane el-Cheikh, de Noëlle Châtelet, d’Hugues Le Paige, de Mazarine Pingeot, pour n’en citer que certains... « Mais ces auteurs, aux univers et thématiques peut-être moins connus du grand public, auraient gagné à être mieux présentés », relèvent de nombreux assidus.
C’est justement au niveau de la communication que se situait, semble-t-il, le nœud du problème. Visiteurs et exposants dénoncent des lacunes à ce niveau. « Il n’y a pas eu de présentation préalable des participants, pas assez de battage médiatique, ni, non plus, au sein même du Salon, des moyens de mise en valeur du passage d’un auteur », soulignent-ils.
Mieux communiquer
C’est ce que déplore Wadih Audi, qui s’occupe des achats du livre français chez Virgin. « On a changé le nom du Salon, mais pas la formule. Cette dernière est désormais usée. Il faut la renouveler en introduisant notamment des techniques marketing dans l’information sur les livres et les auteurs », suggère-t-il. « On pourrait, par exemple, présenter un auteur qui va signer ou donner une conférence, au moyen de projections à l’Agora, de reportages ou d’émissions littéraires auxquelles il a participé. Il faudrait moderniser, aménager des coins multimédias, introduire le cinéma, réintroduire les disquaires et la musique... Avoir une approche qui séduise la tranche des jeunes universitaires et tenir compte du changement du rapport à la culture », dit-il.
Pour Wadih Audi, comme beaucoup de ses confrères libraires, « la diminution de l’attrait de cet événement est perceptible au niveau des
ventes ».
S’ils sont conscients du frein que représente la faiblesse du pouvoir d’achat des Libanais dans l’essor de ce Salon, les libraires participants affirment, toutefois, être dans l’incapacité d’offrir des remises supérieures aux 10 % établis durant les 9 jours du BIEL. « Dans sa forme actuelle, ce Salon ne profite pas vraiment aux libraires et ne peut pas continuer », martèle Malaké Chaoui, responsable chez Antoine, ajoutant qu’« il faudrait peut-être envisager de le transformer en Salon d’éditeurs ».
Et d’expliquer que « même si, au niveau des ventes, le bilan n’est pas catastrophique, on ne peut pas aller au-delà des 10 % de remises, car, d’une part, transposer une librairie pendant 10 jours est coûteux. Et, d’autre part, le livre français est, en lui-même, cher. En tant que libraire, notre souci est de maintenir un équilibre entre rentabilité et maintien d’un certain niveau culturel. À vrai dire, notre participation à cet événement est plus du ressort d’une contribution au maintien de la francophonie que véritablement un but commercial. »
Professionnaliser davantage
Même son de cloche chez Maroun Nehmé, éditeur, libraire (Orientale) et distributeur, qui assure avoir l’impression qu’ « on tourne en rond, que ce sont les mêmes qui sont là et que ce Salon se transforme, avec toutes ces signatures libanaises, en événement mondain. Ce qui ne correspond absolument pas à ma notion de la francophonie, dit-il. Je ne déprécie absolument pas la valeur des écrits des Libanais, mais j’estime que ce Salon doit être plus ambitieux. Il faut le professionnaliser davantage. Il faudrait le repenser totalement, sinon il vaudrait mieux qu’il trouve sa place au sein d’une Foire internationale du livre de Beyrouth. Le Liban ne peut plus supporter plusieurs Salons sectaires. D’autant que les éditeurs français – qui participent au Salon international du livre arabe de Beyrouth - ne sont absolument pas impliqués dans ce Salon qu’ils considèrent, pourtant, comme le 3e Salon francophone au monde ! »
À ces faiblesses intrinsèques sont venus se greffer, cette année, des problèmes d’infrastructure. Accès rendu difficile par le déplacement du Salon vers le hangar arrière du BIEL. Et stationnement, trop compliqué, offrant le choix entre un parking éloigné ou le recours aux voituriers, « d’une amabilité douteuse », selon certains, au tarif exigé de 7 000 LL.
« Tout cela n’incite pas les visiteurs à se rendre au Salon à plusieurs reprises », fait remarquer Mme Sfeir, de la librairie al-Bourj. Cette dernière soulève également le problème des dates de cet événement « qui commence à la fin d’octobre, un mois pécuniairement difficile avec les frais de la rentrée scolaire, et se poursuit les premiers jours de novembre qui, en France, correspondent à la période des prix littéraires et rendent, du coup, la venue à Beyrouth de nombreux » auteurs de l’année « plus problématique ».
Modifications nécessaires
Éditrice, directrice de Dar an-Nahar, l’une des rares maisons d’édition libanaises d’expression française à participer à ce Salon, Jana Tamer ne mâche pas ses mots. Observant l’affluence réduite par rapport aux années précédentes, elle soutient que « ce Salon, plus ramassé également au niveau des exposants, n’était ni attrayant ni accueillant ». Déplorant « sa vocation littéraire trop marquée, au détriment des autres domaines du livre », elle estime qu’ « il faut absolument en élargir les thèmes, varier les styles et les auteurs, et remplacer le concept éculé de signatures par des formules et animations plus attrayantes ».
Si Pierre Sayegh, président du syndicat des importateurs de livres (qui, depuis 2008, organise ce événement annuel), reconnaît que « ce Salon a effectivement enregistré une baisse de fréquentation due à des problèmes de timing, de communication et, dans une moindre mesure, de parking », le bilan semble moins accablant du côté de l’Institut français, le premier partenaire du syndicat des importateurs de livres dans l’organisation. Pour Martine Gilet, responsable du bureau du livre (qui, « avec Aurélien Lechevallier, s’est montrée très à l’écoute », précisent les libraires), cette 18e édition a souffert, essentiellement, de problèmes d’organisation : emplacement à l’accès plus difficile et parking catastrophique (« mais cela est du ressort du BIEL et Solidere », dit-elle) ; jours de congé formant un pont (donc éloignant de la ville un potentiel de visiteurs) ; expositions passées inaperçues (comme celle de Gallimard sur le stand même de l’Institut français) et, bien sûr, la cherté du livre français. « Sur ce dernier point, structurel, nous avons tenté, à travers la tombola mise en place quotidiennement par l’Institut français, d’apporter une aide au public comme au libraire », indique la responsable de l’IF. Qui admet certaines lacunes de communication, « notamment au niveau du tirage au sort des bon d’achats, ainsi qu’au niveau des auteurs ».
Cela dit, elle affirme, qu’ « en comptant les trois jours de congés de l’Adha et un jour de moins de Salon que l’an dernier, les chiffres affichent un nombre total de visiteurs moindre qu’en 2010 (55 000 approximativement), mais révèlent en même temps un taux de fréquentation supérieur ».
Prenant, toutefois, en compte les remarques susmentionnées, Martine Gilet se dit largement disposée à « modifier la formule du prochain Salon, à amplifier la communication et peut-être même à réfléchir à une possibilité de changement de ses dates ».
Afin que ce rendez-vous avec les mots, les livres et les auteurs francophones ne reste pas sur une tendance baissière et qu’il ne se transforme pas en un événement bisannuel, comme semble l’envisager le syndicat des importateurs. Ce qui serait un préambule à sa disparition !


Les frais de la rentrée scolaire, et les frais d’acheter des livres trop chers deux causes essentielles qui ont causé la diminution progressive d’affluence du salon du livre francophone . Nazira.A.Sabbagha
05 h 51, le 29 novembre 2011