« Mais le tout était déjà dans le rien.
« Et le temps et l’histoire
étaient cachés sous l’éternel.»
Jean d’ORMESSON
Mon père s’est réfugié dans un coin de montagne au Liban.Très loin, sans route ni eau et sans électricité afin de fuir la folie des hommes tout en espérant recevoir en son cœur la paix de Dieu. Un villageois digne et très pauvre errait dans les champs, puis vint vers lui pour dire qu’il était malheureux et surtout que sa femme le faisait souffrir. Mon père essaya de le consoler, mais en vain. Le villageois avait hâte de mourir par pendaison. Mon père comprenant sa misère ne voulait pas qu’on abandonne la vie ainsi. Comme il n’y avait pas d’arbres aux alentours, il dit : j’ai trouvé le remède. Nous allons planter tous les deux un pin et un cyprès. Si le pin pousse très haut, je t’achèterai une ceinture de sécurité fabriquée tout récemment pour les chiens en voiture afin de mieux te pendre sans trop souffrir. Quant au cyprès, il couvrira ton corps d’or et de rayons verts.C’est ainsi que le villageois resta très longtemps auprès de mon père. Pour lui faire plaisir, il récitait deux fois par jour : « La femme a toujours raison » avec des gestes de prières. Lorsque le pin a grandi, le villageois renonça à aller se pendre. Il comprit les secrets de la vie et le mystère des femmes se transforma en énigme.
Mon père disparu, le cyprès est resté là, majestueux, veillant sur le repos de son âme.
Un jour, j’ai deviné que ma demeure était dans ce cyprès. En effet, il y avait au loin comme une maison délabrée qui, par magie, s’avançait vers lui pour venir bientôt l’habiter. De temps à autre s’allumaient et et s’éteignaient des lampes entre les branches. Quelques bougies surgissaient ça et là avec leurs lueurs tremblantes dans le vent à travers une lucarne entrouverte sur l’absence et l’oubli. Pourtant on entendait parfois des rires d’enfants comme pour célébrer à la fois la vie et sa finitude. Au fond de la vallée, des chacals hurlaient à mort. Hurlaient-ils contre ces Libanais qui détruisent sans état d’âme leur propre pays et toutes ses splendeurs ?
Soudain, une femme très belle apparut entre des rideaux semés de fleurs. Elle caressait des oiseaux ayant peur de s’envoler dans le silence de la nuit.
Tout en ouvrant de grands yeux aux mille étoiles, elle aperçut une lune énorme monter petit à petit sur la crête de la montagne pour aller en balade dans l’immense firmament.
Je ne sais pourquoi j’ai eu cette impression d’avoir pleuré de joie, car elle m’avait fait un signe de la main comme une promesse d’un voyage par bateau, en partance au bord de l’éternité. À croire que William Blake avait raison de dire que « chaque homme tient l’infini dans le creux de sa main ».

