La recherche de terrain que vient d’effectuer Roula Talhouk sur des communautés libanaises en milieu urbain montre toute la fécondité de l’anthropologie. Il s’agit désormais d’être plus lucide et moins dupe face à des stratégies planifiées de communautarisation dans une société qui a commencé à transcender nombre de clivages confessionnels1.
Roula Talhouk réalise une œuvre monumentale, fruit d’une recherche difficile et de terrain, avec des techniques confirmées d’investigation. Son travail montre les perspectives que l’approche anthropologique ouvre pour toutes les sciences humaines.
L’auteure effectue une recherche dans le registre de l’anthropologie religieuse, mais constate qu’elle entre, en plein, dans un autre registre, où la religion n’est qu’un instrument de mobilisation, le registre du politique. C’est dire qu’elle n’est pas dupe. Elle se laisse même duper pour qu’elle puise entreprendre sa recherche avec moins d’obstacles.
Sa réserve l’empêche d’émettre des jugements de valeur, de s’engager sur des questions de principe ou, du moins, de soulever un questionnement d’ordre éthique. Elle voudrait peut-être que le lecteur, à travers l’authenticité de la description, dégage par lui-même la conclusion non écrite et qui porte sur des pratiques de mobilisation qui menacent la gestion démocratique du pluralisme au Liban.
Réinstaller des frontières
L’idée première de l’auteure et qu’elle n’ose avouer qu’en conclusion est la suivante :
« L’idée de la présence des frontières entre les deux groupes nous paraissait illusoire. Nous désirions démontrer que ces frontières n’existent plus et que les lignes de démarcation, du temps de la guerre civile, sont devenues aujourd’hui de simples rues où l’on mène une vie normale. Mais nous nous sommes affrontés à des frontières d’ordre psychologique qui sont encore plus pesantes que celles que les événements avaient tracées. »
Cette idée même, l’investigation de terrain en montre la véracité parce que nous ne sommes pas dans une situation relationnelle conventionnelle de rapports intercommunautaires, mais dans une situation de communautarisation stratégiquement planifiée dans un but de mobilisation politique.
Voici donc la problématique-clé : comment communautariser une société qui, par expérience, a déjà dépassé nombre de clivages communautaires et cela pour un enjeu de pouvoir ? Nous sommes là dans l’étude des techniques de manipulation, de mobilisation, d’instrumentalisation de la religion, de politologie de la religion.
Ce genre de mobilisation se propage aujourd’hui dans le monde sous des apparences civilisées, moins flagrantes que du temps du fascisme et du nazisme. C’est ainsi que la guerre en partie civile au Liban continue par d’autres moyens. Nous sommes donc dans un contexte autre que la grille conventionnelle du communautarisme, confessionnalisme, de l’image de l’autre, de la connaissance mutuelle, de la convivialité...
La manipulation du phénomène communautaire et la communautarisation stratégiquement planifiée, surtout au Liban, ont d’autant plus de potentialité de succès que la psychologie historique du Libanais, l’histoire des mentalités, la mémoire, l’imaginaire collectif n’ont pas été soumis à une thérapie psychiatrique et à une action culturelle et éducative nationale.
Quand on parle aujourd’hui de replis identitaires, d’identités meurtrières, de fanatisme, d’exclusion, avec des approches exclusivement culturalistes, on occulte les techniques sophistiquées de manipulation et de mobilisation par des experts en manipulation. Ces techniques doivent être l’objet d’études dans une perspective non exclusivement culturaliste ou religieuse. On devrait aller vers la construction d’une autre théorie sur les techniques de communautarisation, ou de « pillarisation » suivant une terminologie relative à des sociétés plurales.
Nous sommes bien au-delà de l’aspect « communiel/profane ». L’auteure relève « l’endoctrinement de l’enseignement religieux ». Elle relève aussi que la dimension partisane constitue « une entité à part, une forteresse ». Elle parle ailleurs « d’hérésie » et relève des propos protestataires de femmes.
Ne faut-il pas distinguer entre la communauté-parti et la communauté en tant que groupement culturel ? La Cour permanente de justice internationale a eu l’occasion, le 31 juillet 1930, de préciser la notion de communauté.
Les communautés-partis et l’endoctrinement
Quand il s’agit de communauté-parti, il y a enjeu de pouvoir, compétition politique et mobilisation, ce qui rend le problème fort différent d’une homélie dans une église et d’une « khotba » dans une mosquée.
L’anthropologie religieuse et la sociologie religieuse n’appréhendent que les expressions de la religion. Quant à la foi religieuse, c’est un autre problème. Quand on ne distingue pas, on mélange les genres, ce qui fait parfaitement le jeu de la politologie religieuse ou de l’instrumentalisation de la religion dans la compétition politique.
Que signifie « convivialité » et que signifie « rapprochement » ? Une mentalité revient aujourd’hui à son vieux complexe de dhimmitude. Que dire aussi face à la banalisation de notions fondatrices d’urbanité, de civilité, d’État... ?
S’agit-il d’une décadence par rapport à la contribution libanaise à la Renaissance arabe d’autrefois ? L’auteure est pleinement consciente de cette dimension.
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L’œuvre de Roula Talhouk a exigé de la ténacité, du courage, de la lucidité. Sommes-nous au Liban dans une situation d’« urbicide », de l’émergence d’une autre culture ? Dans le contenu du discours au Liban, ce qui frappe, c’est ce qu’on ne dit pas. Au Liban, le plus souvent, il n’y a pas de pensée politique, mais plutôt des arrière-pensées.
Nous sommes souvent dupes dans l’analyse de l’islamisme, de l’intégrisme, du fanatisme..., en mêlant à la fois plusieurs domaines distincts avec confusion des genres. Il faudra désormais parler de politologie des religions, c’est-à-dire l’exploitation et la manipulation des religions dans la mobilisation politique. L’approche, l’analyse, les techniques d’investigation, la thérapie... sont alors différentes et opérationnelles.
Antoine MESSARRA
Membre du Conseil constitutionnel. Professeur
1 Roula Talhouk, « Société civile et communauté religieuse dans la société libanaise contemporaine (Étude anthropologique de deux communautés confessionnelles locales chiite et maronite en milieu urbain) », thèse de doctorat en anthropologie religieuse, Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 et Université Saint-Joseph, dir. Robert Benedicty s.j. et codirection Samaha Khoury, sept. 2011, vol. 1, 526 p. + vol. 2 Annexes, 503 p.

