Nous étions trois millions à habiter le Liban en 1992, puis (toujours) trois millions en 2011. En 1992, nous n’avions pas d’eau potable ni électricité, ni réseau routier, ni infrastructures, mais un champ de ruines et des montagnes qui se choyaient dans la mer. En 2011, nous n’avons toujours ni eau potable ni électricité, mais des montagnes défigurées et une mer confisquée. Nous avons construit une capitale, mais elle ne nous appartient pas. Nous avons construit un aéroport qui, lui aussi, ne nous appartient pas. Depuis 1992, nous avons importé beaucoup de voitures, mais nous n’avons toujours pas de réseau routier. Nous avons détruit nos montagnes, pour nous approprier la mer : la mer ne nous appartient plus. Nous avons érigé partout des constructions destructrices. Nous avons remplacé nos montagnes naturelles par des montagnes de dettes et nous avons expatrié nos talents pour payer des intérêts sur des sommes que nous n’avons jamais reçues. Nous avons remplacé les Libanais par des naturalisés libanais et organisé le plus grand transfert de richesse à l’intérieur d’une même génération. Nous avons vendu nos revenus futurs (télécommunications, poste, zones franches, parcmètres, etc.) à des prix ridicules (mais attention, sans les privatiser) et la cagnotte générée pas ces machines à cash a filé dans la poche de quelques-uns au détriment de tous les autres. En 1992, l’État n’existait pas. Vingt ans après, son absence sert toujours d’alibi à distribuer des avantages mal acquis à des gens qui ne les méritent pas. Nous avons créé ou ranimé des caisses, des conseils et des unions pour garantir l’adhérence des élites politiques à la cause interne. Les caisses furent vidées, mais leur adhésion est restée à des causes étrangères. L’école, elle, est devenue un lieu de désintégration sociale par excellence et l’université s’est elle-même désintégrée en plusieurs boutiques universitaires. Justice, sécurité, santé, n’en parlons plus. Rien n’a changé. La Banque centrale a toujours le même gouverneur, le Parlement le même président, la présidence est toujours confiée à un général de l’armée et le gouvernement à un homme d’affaires milliardaire. Le fric afflue dans nos comptes bancaires (c’est notre secret), mais l’argent ne circule pas. L’eau par contre circule, mais en dehors des canalisations. La corruption prospère et les égouts débordent. Seuls les égouts bossent et ne font pas la grève. En 1992, nous étions pauvres avec la possibilité d’une vie meilleure. En 2011, nous sommes encore plus pauvres, mais nous avons acquis les mauvaises manières de ceux qui croient s’être enrichis. Où sont passées ces années ? Ou plutôt il serait beaucoup plus utile de se demander où sont les années pas encore passées. Et combien il nous en reste. Pour savoir, au moins, quand on va où !
Nous étions trois millions à habiter le Liban en 1992, puis (toujours) trois millions en 2011. En 1992, nous n’avions pas d’eau potable ni électricité, ni réseau routier, ni infrastructures, mais un champ de ruines et des montagnes qui se choyaient dans la mer. En 2011, nous n’avons toujours ni eau potable ni électricité, mais des montagnes défigurées et une mer confisquée. Nous avons construit une capitale, mais elle ne nous appartient pas. Nous avons construit un aéroport qui, lui aussi, ne nous appartient pas. Depuis 1992, nous avons importé beaucoup de voitures, mais nous n’avons toujours pas de réseau routier. Nous avons détruit nos montagnes, pour nous approprier la mer : la mer ne nous appartient plus. Nous avons érigé partout des constructions destructrices. Nous avons remplacé nos montagnes naturelles...
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