Gareth Evans, ancien ministre australien des Affaires étrangères et président émérite de l’International Crisis Group, a coprésidé la Commission internationale de l’intervention et de la souveraineté des États. Il est l’auteur du livre intitulé The Responsibility to Protect: Ending Mass Atrocity Crimes Once and For All.
Non seulement les bonnes nouvelles intéressent moins que les mauvaises, mais elles paraissent souvent plus improbables. Pour l’exemple, nous n’avons qu’à étudier les réactions à l’égard du nouveau livre magistral de Stephen Pinker, professeur en psychologie de Harvard, intitulé The Better Angels of Our Nature.
L’ouvrage de 800 pages foisonne d’arguments et de documents méticuleusement rassemblés, où Pinker démontre qu’au cours de l’histoire, tant les conflits civils qu’internationaux ont connu une baisse surprenante et que cette trajectoire descendante continue sur sa lancée d’après la guerre froide. Pourtant, les réactions de la plupart des critiques des travaux de Pinker ont amené leur part d’incompréhension, de rejet ou d’obsessions tenaces sur d’horribles épisodes individuels, comme si, d’une façon ou d’une autre, ces dernières ne pouvaient qu’assombrir le portrait général.
Beaucoup d’autres personnes tarderont à accepter que d’énormes progrès ont été réalisés en matière d’actes de violences qui heurtent le plus les consciences – génocides, nettoyages ethniques et autres massacres à grande échelle. Pourtant, ces gains ont abouti à des interventions, impensables il y a une décennie, que le Conseil de sécurité de l’ONU a autorisées cette année afin d’empêcher le déclenchement de catastrophes sur le plan des droits des populations de Côte d’Ivoire et de Libye. Devant de tels progrès, il n’est pas irréaliste d’espérer que les charniers de l’Holocauste, du Cambodge, du Rwanda ou de Srebrenica ne se reproduisent plus jamais.
Dix ans se sont écoulés depuis qu’une commission internationale, que j’ai coprésidée, a fait naître le concept de responsabilité de protéger (« R2P »). Six ans plus tard, 150 chefs d’État ou de gouvernement l’ont adopté à l’unanimité à la conférence mondiale des Nations unies de 2005. L’idée principale était simple : cessons de demander un « droit d’intervenir » qui entraîne inévitablement des contrecoups, mais parlons plutôt de « responsabilité » – celle de chaque État de protéger ses propres citoyens de crimes atroces, mais aussi celle d’une communauté internationale élargie devant intervenir lorsqu’un État n’est pas en mesure de le faire ou qu’il n’en a aucune intention. Ce nouveau concept a aussi aidé à établir clairement qu’une intervention internationale protectrice ne peut prendre la forme d’une coercition militaire, sauf cas extrêmes et inévitables. Les interventions normales doivent plutôt suivre la séquence suivante : assistance, persuasion et emploi de moyens de pression pacifiques comme des sanctions et des poursuites pénales.
Peu après 2005, il était encore possible d’affirmer que tout cela n’était que du vent, et que des interventions rapides et fermes pour éviter d’autres génocides demeuraient peu probables. Le verdict n’était pas encore tombé. Même lors des événements du début 2008 au Kenya, alors que d’horribles actes de violences perpétrés après les élections, considérés par tous comme un cas de R2P, ont amené l’ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan à conduire une mission diplomatique qui a réussi à persuader les chefs des tribus à étouffer la tempête.
Ce n’est qu’en Côte d’Ivoire et surtout en Libye, au début de l’année, que le concept de responsabilité de protection est vraiment arrivé à maturité. Les deux résolutions du Conseil de sécurité sur la Libye de février et mars étaient des exemples types d’une réponse graduelle à une situation de plus en plus désespérée. Invoquant le principe de la responsabilité de protection, la réplique humanitaire a commencé par des avertissements, des avis de sanctions et de poursuites à la Cour pénale internationale. Ce n’est que plus tard qu’elle a autorisé l’intervention militaire, afin de protéger la population. La menace était concrète et la réplique a sans conteste atteint son but en épargnant plusieurs milliers de vies.
D’autres développements, passés ou récents, ont renforcé la norme R2P pour l’insérer dans les modes d’intervention. Même lorsque fusaient de toutes parts les critiques concernant l’intervention militaire en Libye sous l’égide de l’OTAN, car elle était jugée comme outrepassant son mandat étroit, les débats en juillet dernier à l’Assemblée générale des Nations unies ont confirmé l’appui des États membres au principe de responsabilité de protection. Et ce, dans tous ses aspects. Les discussions gravitent maintenant non plus autour du bien-fondé du principe, mais bien de ses modes d’application. Ainsi, contrairement aux situations passées, que ce soit la réaction du gouvernement birman au cyclone Nargis ou les massacres de civils par l’appareil militaire du gouvernement sri lankais sous le couvert d’un combat légitime contre une sédition présumée terroriste, la plupart s’accordent maintenant pour reconnaître les cas où prime la responsabilité de protection. Devant l’insuffisance déplorable de la réponse du Conseil de sécurité aux événements en Syrie, personne n’a osé dire que ce cas ne devait pas faire appel au principe de responsabilité de protection.
Qui plus est, des développements institutionnels importants ont eu lieu sur le plan des mécanismes d’alertes rapides et de mesures civiles et militaires de préparation, notamment la mise sur pied par le président des États-Unis, Barack Obama, d’un conseil intersecrétarial pour la prévention des atrocités.
Tout le monde admet qu’il est encore très difficile d’assurer l’application effective et constante des principes de responsabilité de protection. Le besoin immédiat est d’éliminer la perception voulant que toute mesure punitive envers une situation R2P nous entraîne obligatoirement sur la pente glissante d’un conflit armé – une perception dont la Russie et la Chine ont tiré tout le jus dans le but de justifier leur vote d’opposition à un projet de résolution sur la Syrie au Conseil de sécurité.
Il est essentiel dans un tel contexte que les tenants de la responsabilité de protection insistent sur le fait que la force de coercition militaire ne puisse être envisagée que pour des cas exceptionnels et extrêmes. La meilleure manière d’en convaincre tout le monde serait de faire renaître le débat latent relatif à l’adoption de principes directeurs rigoureux d’interventions militaires, comme le recommandait la commission où je siégeais ainsi que l’ancien secrétaire général Kofi Annan avant le vote à l’ONU en 2005. Des critères clairs, du type « dernier recours », « proportionnalité » et « équilibre des conséquences » rendraient plus ardue l’utilisation de manœuvres cyniques de diversion de la part du Conseil de sécurité ou d’autres intervenants.
J’ai appris au cours de ma longue carrière que faire preuve d’optimisme dans la plupart des aspects des affaires internationales peut vous faire courir le risque de paraître ignorant, naïf ou même illuminé. Mais en ce qui concerne les crimes et les atrocités de masse contre l’humanité – des drames où la communauté internationale a depuis longtemps des raisons d’éprouver une certaine gêne –, il est maintenant permis d’entretenir des espoirs réels ; ce qui, en soi, constitue une excellente nouvelle.
© Project Syndicate, 2011. Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier.

