Rappelle-toi tes 15 ans, quand tu te promettais de faire la différence au Liban, d’œuvrer pour son bien-être, sa paix et la justice sociale.
Quand tu levais le poing face aux images qui te choquaient, rebelle, et aujourd’hui en détournes les yeux, infidèle.
Aujourd’hui, Jeunesse, pétrie de désillusion et de cynisme, tu avances sans tes causes, vers un but unanimement disputé : l’ultime sécurité matérielle, garante d’une joie aigre.
Tu sais que le Liban ne se réduit pas aux euphories festives, estivales de ton enfance et adolescence.
Tu as, un jour, connu le poids du snobisme, de l’intolérance, du paternalisme, des inégalités et injustices accompagnant tes échanges sans consistance et sans suivi. Parfois nourris d’une méfiance indécrottable dont tu connais bien les ressorts, Jeunesse.
Tu as compris combien notre nature aime juger, constamment juger, et tu n’y échappes pas, Jeunesse dorée. On juge, critique, châtie, condamne, dénigre, violente et exclut – celui-ci pour sa « race », celle-là pour sa « classe », cet autre pour sa religion, son genre, son handicap (parfois aussi, c’est seulement la couleur de ta robe qui ne leur revient pas).
Je suis déçue de nous,
Jeunesse.
Nous qui avions fui tout cela et revenions de si loin, nous qui pensions pouvoir faire fructifier au Liban de nouvelles visions, cocktails impulsifs de tolérance et de respect interreligieux, intercommunautaire, interminorités ; de curiosité pour et accueil de la différence ;
mais aussi de compassion et empathie pour les déshérités, là-bas sur l’autre rive.
Cette rive qu’on n’aborde pas parce qu’on ne se mélange pas, parce qu’on a mieux à faire, parce que pourquoi se créer ce souci. Parce que vraiment, au fond, l’autre n’existe pas. J’annihile par la pensée celui qui me dérange, je tais son existence, je change de trottoir au passage de la misère trafiquée : du gamin de 12 ans vendant ses Chiclets à Tabaris ; de l’employée de maison maltraitée ; de la vieille dame bossue de Hamra distribuant ses roses ;
de l’ancêtre gisant au coin de Sanayeh, les pieds dans le plâtre, faisant la manche avec ce qui lui reste de membres.
Face à tout cela, je suis déçue de notre facilité à détourner le regard, la conversation, nos cœurs ; et à maintenir notre Jeunesse dorée dans un état de frivolité permanent. Déçue de notre silence incivil, inertie sociale, matérialisme frénétique – trousse de survie. Nous, les jeunes !
Déçue de ce que nous ne sachions utiliser notre savoir-faire, pourtant parfois si chèrement acquis à l’étranger, que pour produire argent et apparences, ces ombres de vie, plutôt que témoigner de cette indécence et de notre différence. Déçue de la petitesse de notre savoir-être, dissipé par des idéologies héritées, dilué par les modes sociales homogénéisatrices. Je suis déçue de nous, Jeunesse ; de notre capacité à nous confondre dans cette bulle hermétique dorée, à errer entre ses maigres parois, ersatz protecteur. À nous perdre dans le Rien, dont on fait toute notre vie.
Et nous complaire dans l’inconsistance. Emportés par la futilité pour mieux oublier et s’oublier, jusqu’à se perdre de vue, et négligeant peut-être de fait notre vrai travail d’acteur civil.
Mais peut-il y avoir devoir là ou il n’y a pas conscience ?
Tu restes là, Jeunesse. En marge de la reconstruction. Brouillon novateur échoué au cœur d’une marée humaine uniforme, tentée de rejoindre ces autres courants générationnels qui appellent ta loyauté, te susurrent des appartenances rassurantes, et tissent des origines de toutes pièces.
Mais que reste-t-il de toi vraiment ?
Je suis déçue de nous – nous n’avons pas eu le courage de nos enseignements, Jeunesse. Nous n’avons pas eu le courage de reconnaître que nous aussi, nous pouvions apprendre à nos parents. À la génération de décideurs politiques de nos parents. Le courage de faire reconnaître qu’on ne naît peut-être pas tolérant : on apprend (à relativiser l’autre) ; on ne naît peut-être pas compatissant : on s’éveille (à l’autre). De faire reconnaître qu’il n’y a pas de réponse absolue uniformément applicable, ou acceptable, mais seulement des vérités circonstanciées, résonnant pour chacun en son cœur.
Que reste-t-il de nous ? Combien sommes-nous ?
Ta solitude résonne contre la mienne, et pourtant tu ne m’entends pas.

