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Nos lecteurs ont la parole

I.- Internet vous rend-il vraiment bêtes ?

Par Serge GÉLALIAN
À voir la façon dont travaillent les étudiants, leurs rendus – souvent calqués à partir d’Internet – et leurs résultats, je répondrais par un oui tonitruant. Mais en fait, la réponse est légèrement plus nuancée. Essayons donc de faire la part des choses.
Tout a commencé en 2008 avec le fameux article de Nicholas Carr intitulé « Is Google making us stupid ? » (et sous-intitulé « What the Internet is doing to our brains »). Dans cet article, N. Carr part de son expérience personnelle où il a constaté que, depuis un certain temps, il n’arrivait plus à lire un livre ou même un article un peu long de manière soutenue, et surtout qu’il ne réfléchissait plus, ne pensait plus comme il avait l’habitude de le faire auparavant, à savoir, de manière profonde dans la durée. Après un temps d’analyse et de réflexion, il en a déduit qu’Internet était la cause de ces modifications dans ses capacités cognitives.
Il s’en est suivi deux livres : un premier intitulé The Shallows (2010), dans lequel il développe sa thèse avec études scientifiques à l’appui ; un second, intitulé Is the Internet Changing the Way You Think ? (2011), qui est un recueil où différentes personnalités – scientifiques, artistes et bien d’autres, dont notre compatriote Nassim Taleb, auteur du Cygne noir – répondent à cette question-titre. Selon Carr, non seulement Internet modifie notre manière de penser, mais son usage continuel – et intensif pour certains – modifierait aussi le « recâblage » de notre cerveau. C’est-à-dire que nos connexions neuronales se modifieraient par l’usage d’Internet.
Sans vouloir être catastrophiste, sachant surtout depuis Darwin qu’une modification d’ordre physique chez l’être humain se produit sous une pression de sélection en quelques bonnes générations (qui se comptent en millions d’années), il en ressort effectivement qu’Internet semblerait bien altérer certaines de nos capacités cognitives. Selon Carr, c’est la profusion d’informations que le cerveau doit gérer sur Internet qui fait que l’on finit par traiter ces informations de manière rapide et superficielle. Et le premier facteur responsable de ce traitement serait le lien hypertexte car, au lieu de lire un texte en entier sur une page Web, nous sommes très tentés de cliquer sur les liens et cela nous mène souvent bien loin de notre page initiale (mais l’on trouve souvent ce que l’on ne cherchait pas, principe nommé sérendipité).
On lit donc en diagonale, pas profondément. On écume les pages. On zappe. Et comme Internet devient de plus en plus complexe, un cerveau qui doit traiter plusieurs informations en simultané ne fonctionne pas adéquatement. La fonction multitâche va nous faire s’appuyer sur des idées et solutions conventionnelles au lieu d’aiguiser notre pensée critique. Des études soutiennent ainsi que le cerveau peut gérer au maximum deux tâches simultanées, mais pas de manière complète. Les capacités cognitives dans ce cas de figure vont être divisées – « dispatchées » – pour être allouées aux deux tâches et le cerveau ne va pas bien assimiler. La preuve par neuf : essayez d’écouter attentivement les nouvelles à la télé tout en lisant attentivement la bande défilante au bas de l’écran et de retenir le maximum d’informations des deux textes.
Moult études de psychogniticiens, neurobiologistes, pédagogues, voire même de concepteurs Web montrent que lorsque l’on se connecte à la toile, on entre dans un monde qui favorise la lecture rapide, hâtive, disparate avec une pensée distraite et un apprentissage superficiel (cherchez dans Google « Internet et cognition »). Selon Carr, ce processus va faire muter l’homme du cultivateur de connaissance qu’il était vers un chasseur-cueilleur d’informations. « J’étais jadis un plongeur dans un océan de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski », nous dit Carr.
Il est vrai que depuis l’invention de l’écriture, nos capacités cognitives se sont modifiées. Le cerveau s’adapte à la nouvelle donne technologique. Dans le Phèdre de Platon, Socrate déplore l’invention de l’écriture car il craint que cela affecte la connaissance que l’homme emmagasine dans sa tête. En fait, c’est de la mémoire qu’il s’agit et des conséquences néfastes de l’écriture sur la vraie connaissance et la sagesse humaines. L’outil technologique décharge un tant soit peu notre mémoire, permettant ainsi à notre cerveau de fonctionner à un meilleur régime, mais en altérant toutefois son fonctionnement. L’apparition de la calculatrice dans les années soixante-dix a fait pousser les hauts cris à la gent mathématicienne scolaire. Or, on enseigne encore et toujours les calculs mental et réfléchi dans les « petites classes », sans l’aide de la calculette. Qui reste tout de même présente dans les trousses puisque les élèves apprennent aussi à l’utiliser.
L’exemple le plus probant de ce changement de cap cognitif est celui de Nietzsche qui, après avoir commencé à écrire sur une dactylo Malling-Hansen, a vu son style d’écriture se modifier. « Tu as raison, notre outil scripteur affecte notre façon de penser », disait Nietzsche à un de ses amis compositeurs qui avait lui-même constaté que ses « pensées » musicale et langagière dépendaient fortement de la qualité de l’encre et du papier. Dans son ouvrage Technics and Civilization, Lewis Mumford décrit comment l’apparition de l’horloge puis de la montre a modifié notre manière de penser : « Le cadre abstrait du temps divisé est devenu notre point de référence pour l’action et la pensée. »
(à suivre)
À voir la façon dont travaillent les étudiants, leurs rendus – souvent calqués à partir d’Internet – et leurs résultats, je répondrais par un oui tonitruant. Mais en fait, la réponse est légèrement plus nuancée. Essayons donc de faire la part des choses.Tout a commencé en 2008 avec le fameux article de Nicholas Carr intitulé « Is Google making us stupid ? » (et sous-intitulé « What the Internet is doing to our brains »). Dans cet article, N. Carr part de son expérience personnelle où il a constaté que, depuis un certain temps, il n’arrivait plus à lire un livre ou même un article un peu long de manière soutenue, et surtout qu’il ne réfléchissait plus, ne pensait plus comme il avait l’habitude de le faire auparavant, à savoir, de manière profonde dans la durée. Après un temps d’analyse et de...
commentaires (2)

Le mot " bêtes " n'y colle pas. Il fallait dire : abrutis... Anastase Tsiris

Anastase Tsiris

05 h 14, le 07 octobre 2011

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Commentaires (2)

  • Le mot " bêtes " n'y colle pas. Il fallait dire : abrutis... Anastase Tsiris

    Anastase Tsiris

    05 h 14, le 07 octobre 2011

  • Trop bien analysé... Il faudrait peut-être le faire lire aux étudiants.... Car tout le monde ne tapote pas Nicholas Carr sur google, mais bien autres choses.... Merci Serge Gélalian,

    Nayla Tahan Attié

    04 h 46, le 07 octobre 2011

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