Le Libanais n’est pas ainsi fait par ses gènes, mais cette dimension n’a pas été, comme ce fut le cas dans d’autres pays, dont la Suisse, soumise à un diagnostic et à une thérapie en termes de psychiatrie et de psychanalyse.
Je n’empiète pas dans un domaine où d’autres sont bien plus qualifiés : Mounir Chamoun, Chaouki Azouri, Marie-Thérèse Khair Badawi, Anissa el-Amine, Mona Fayad, Adel Akl, Adnane Hoballah... Mais dans ce domaine, il faut nécessairement des psychologues, des historiens, des politologues, des juristes, des anthropologues, des éducateurs...
Dans le cadre de la commission de six membres qui a élaboré sous la direction de Mounir Abou Asly au CRDP les programmes d’histoire (JO no 27, 22 juin 2000, pp. 2114-2195), il fallait, même avec des historiens chevronnés, beaucoup d’effort pour faire comprendre ce que signifie mémoire collective et psychologie historique.
Sublime Porte, Grand-Liban...
De quoi s’agit-il au plus profond de l’imaginaire collectif du Libanais moyen ? Je m’arrête sur trois problèmes prioritaires, ou complexes au sens psychiatrique, qui d’une façon ou d’une autre transparaissent dans le discours politique et le comportement du Libanais moyen.
1. Le besoin atavique d’une Sublime Porte : il est vrai que nous sommes attachés à la liberté. Notre histoire pour la défense des libertés est exemplaire. Cependant, comme l’exprime si bien Pierre Sadek dans une caricature : « Incroyable ce pays (le Liban) qui ne supporte pas une occupation et ne sauvegarde pas une indépendance ! » (an-Nahar, 12/8/2006).
Le besoin d’une Sublime Porte, que déplore Ghassan Tuéni dans une conférence à l’USJ en 1999 sous le titre : « Le Liban, pays du risque perpétuel », prend aujourd’hui des aspects modernisés (les gens ont soi-disant étudié les relations internationales !) pour justifier des « alliances » dites stratégiques, des « coalitions de minorités » ou, pire, la propagation d’une mentalité de dhimmitude pour faire digérer des silences et des subordinations et connivences extérieures.
2. Prendre le Grand-Liban au sérieux : il est vrai que le général Gouraud a proclamé en 1920 le Grand-Liban. Mais le Grand-Liban, par rapport au Petit-Liban d’autrefois et aux wilayât périphériques, est-il véritablement intégré dans la psychologie historique du Libanais ? « Heureux celui qui possède un bercail de chèvre au Mont-Liban », répète-t-on dans l’imaginaire de certaines régions. D’autres ont nourri des rêves d’extension et de reproduction de la prééminence ancestrale dans le Mont-Liban d’autrefois. D’autres ont rêvé (rêvent-ils encore ?) de repli géographique qui protégerait mieux leur identité. D’autres ruminent des frustrations qu’ils cherchent à compenser en réclamant les intérêts cumulés de plusieurs décennies. D’autres rêvaient (rêvent-ils encore aujourd’hui ?)
de la umma politique au-delà de toutes les frontières...
Or le Grand-Liban, c’est le Liban réel et possible de Kazem el-Solh, Michel Chiha, Riad el-Solh, Youssef el-Saouda, Béchara el-Khoury, Henri Pharaon, Michel Asmar et son cénacle libanais, l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine, l’imam Moussa al-Sadr... où toutes les communautés sont des minorités et où il faut intégrer et pratiquer la philosophie même de la démocratie, à savoir le sens des limites.
L’obsession de la prééminence, même symbolique, et de l’authenticité libaniste ou arabisante ravage des esprits, et même des productions académiques ! On dit que telle communauté a tellement souffert dans son histoire de persécution, de martyre, de marginalisation... Alors c’est toujours et encore la surenchère ! « Il en est qui ne considèrent pas Israël comme ennemi (“adû”) », disait quelqu’un au cours d’une rencontre dite de dialogue. La surenchère allait être ouverte, si on ne lui avait pas immédiatement répliqué : « C’est une insulte pour tout Libanais. Ça suffit ! » En effet, après toutes les expériences depuis 1975, nous avons tous été agressés, victimes. Nos martyrs sont de toutes les communautés, de toutes les allégeances et non-allégeance, martyrs de la scène régionale d’affrontement. Ça suffit !
Il y a dans la psychologie historique des communautés au Liban des sensibilités communautaires différentes, dues à des expériences variées et complémentaires, et pas nécessairement conflictuelles. Le grand Khatchik Babikian me disait quand, en 1975-1976, on reprochait à des Arméniens de ne pas trop s’embrigader dans des milices : « Nous ne voulons pas subir un autre exode ! »
Les grecs-catholiques et grecs-orthodoxes ont davantage vécu dans des villes et en convivialité avec d’autres communautés. Les sunnites avaient davantage exercé des fonctions publiques... Les différences, quand elles sont extériorisées, élucidées et épurées dans la mémoire collective, deviennent complémentaires et source d’enrichissement mutuel et de synthèse créatrice.
3. Le mythe de l’État fort : dans les propos libanais sur l’État, c’est le plus souvent de l’académisme formel qui tourne à la cacophonie, alors que le dilemme du Libanais avec son État réside dans la psychologie historique. On connaît la perception de la loi dans la psychologie collective au Liban. Quand on parle aussi de l’État fort, que de rêves, que d’aventures, que de mini-États... sous prétexte que lorsqu’il y aura l’État fort, que tous attendent comme un appartement neuf clés en main, c’est alors que les mini-États de réserve lui proclameront leur supra-allégeance ! Or l’État fort, en lui-même, in se, c’est l’État répressif, totalitaire, l’État occupant dans la psychologie historique du Libanais avant l’indépendance. L’État démocratique est fort, non en lui-même (et pour lui-même !), mais par sa légitimité, c’est-à-dire le soutien dont il bénéficie auprès de la population. L’État stalinien, l’État fasciste, les États dits forts dans la région s’écroulent, à défaut de légitimité.
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Pas de stabilité, d’indépendance, de souveraineté, de rôle et de message du Liban, sans thérapie de l’imaginaire collectif au plus profond de la psychologie historique.
Sans une entreprise nationale, historique et éducative, à travers la réanimation du Plan de rénovation pédagogique entamé au CRDP, toutes les nouvelles générations de Libanais sont condamnées à des mécaniques de répétition.
Antoine MESSARRA
Membre du Conseil constitutionnel, professeur


Ce n'est ni dans la culture ni dans la psychologie politique. L'anarchie est un virus qui coule dans les veines des Libanais, politiques ou citoyens soeint-ils, tout comme la léthargie. Nous desservons, à cause de notre stupidité à suivre comme des moutons de Panurge, de tels " hommes" ( je ne veux pas prononcer le mot... ) politiques. Dis-moi qui te gouvernent, je te dirai qui tu es ! Anastase Tsiris
09 h 07, le 30 septembre 2011