Rechercher
Rechercher

Liban - L’Analyse

Anatomie de la peur

La peur est mauvaise conseillère, dit le bon sens commun. Qu’elle soit fondée ou pas, déclarée ou au contraire souterraine, enflée ou discrète, elle est toujours mauvaise conseillère.
En ce début du troisième millénaire de l’ère chrétienne, les chrétiens d’Orient ont peur. Et pour cause : en 1920, à la chute de l’Empire ottoman, ils comptaient pour un bon cinquième de la population de la région formée par les États de l’ancien Croissant fertile (Liban, Syrie, Palestine, Jordanie et Irak). Un peu moins d’un siècle plus tard, les chiffres précis manquent, mais il ne fait pas de doute qu’à l’exception du Liban, le cap du dixième ici et du vingtième là a partout été franchi dans le sens du bas.
Cette évolution négative n’est pas en elle-même un diagnostic des éléments constitutifs de la peur des chrétiens ; elle est juste l’expression matérielle de ce diagnostic, en ce sens qu’elle reflète l’ampleur du phénomène consécutif à la peur : l’émigration vers d’autres cieux.
D’emblée, un constat assez troublant s’impose, bien que n’ayant pas, jusqu’ici, remué outre mesure les méninges des historiens, peut-être parce qu’il s’inscrit à contre-courant de nombre d’idées reçues : cette dramatique diminution des effectifs chrétiens dans la région s’est produite durant le siècle qui a suivi la disparition du dernier empire islamique sunnite régi par un pouvoir de type califat.
Qu’on ne vienne surtout pas déduire de ce constat que les chrétiens d’Orient n’ont de perspective de survie que dans un retour au califat. Le règne des Mamelouks, s’attardant pendant plusieurs siècles avant les Ottomans, fut lui aussi quasi fatal pour les chrétiens : en 1516, l’année du basculement de la région du giron mamelouk à celui de la Sublime Porte, les chrétiens ne représentaient, selon des études réalisées en France, que 7 % de la population. C’est donc au cours des quatre siècles suivants que leur proportion allait pratiquement tripler.
Sans vouloir le moins du monde faire l’apologie d’un empire qui, par bien des aspects, fut directement responsable du maintien des peuples qui en dépendaient dans un état d’arriération et de misère, il faudrait néanmoins reconnaître ce fait historique simple : le règne ottoman fut une période d’essor de la présence chrétienne en Orient.
Un constat en amène un autre : en Turquie même, et malgré l’indépendance grecque obtenue en 1830, de nombreuses grandes villes, y compris la capitale de l’Empire, Constantinople, demeurèrent à majorité chrétienne (grecs, arméniens, latins, etc.) jusqu’à la fin du XIXe siècle. Ce n’est, étrangement, qu’avec l’avènement du nationalisme dit « laïc », très précisément en 1908, que la courbe tragiquement descendante de la présence chrétienne fut entamée. Le fait que la date officielle de la chute du régime ottoman n’intervint que douze ans plus tard continue de tromper beaucoup de monde sur la responsabilité des événements de cette période. Ainsi, lorsqu’au milieu de la Première Guerre mondiale, la décision du génocide des Arméniens fut prise, elle le fut par les véritables détenteurs du pouvoir à l’époque, c’est-à-dire les nationalistes « laïcs », et non pas par le régime d’un sultan déjà réduit à l’état de bibelot poussiéreux.
Plus tard, Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature, évoquera dans son magnifique livre de souvenirs d’enfance, Istanbul, les espèces de « mini-pogroms » que connaîtront les chrétiens turcs dans les années cinquante et soixante, sans que le régime « laïc » musclé en place n’y trouve à redire. Ces attaques répétées mettront pratiquement fin à une présence chrétienne plusieurs fois millénaire dans ce qui fut la « Deuxième Rome » et l’Anatolie. Si la conquête islamique de 1453 avait mis fin au pouvoir politique chrétien, l’existence physique des chrétiens ne fut, elle, anéantie à jamais que par le XXe siècle « laïc ».

***

Bousculer quelques préjugés historiques ne signifie pourtant pas qu’il faille nier l’existence d’un gros problème islamique poussant en permanence les minorités d’Orient, et en particulier les chrétiens, à s’interroger sur leur devenir. Il est donc parfaitement légitime pour un chef d’Église chrétienne orientale de se faire l’écho de cette interrogation. Sauf que le droit de poser les bonnes questions ne justifie jamais celui de donner les mauvaises réponses.
Hélas, aujourd’hui, au Liban comme ailleurs dans la région, nombreux sont les chrétiens qui s’accrochent encore aux pires réponses. Et la thèse de l’alliance des minorités sous la coupe d’une dictature tyrannique usant de leurres idéologiques et politiques pour justifier son maintien et son hégémonie est sans nul doute la pire d’entre les pires.
Il y a une dizaine d’années, à la « belle époque » de la tutelle syrienne au Liban, un ministre libanais des Affaires étrangères connu pour ses bonnes relations avec Damas affirmait sans complexe – en privé bien sûr – que pour pouvoir s’inscrire dans la durée, le régime des Assad n’a d’autre choix que de gouverner les sunnites par l’arabisme ; autrement dit par la surenchère nationaliste anti-israélienne. D’où la fameuse « moumanaa ».
Or, l’une des caractéristiques majeures que l’on peut observer dans les diverses expressions du printemps des peuples arabes en cours est précisément la démythification de cette « moumanaa ». Peu à peu, celle-ci est mise à nu, dépouillée du verbiage qui s’efforçait de cacher sa nature fondamentalement factice et mensongère.
Que cette feuille de vigne utilisée par les théoriciens de l’alliance des minorités tombe n’est que justice, après tout. Mais la vraie question est ailleurs, elle est d’ordre pratique : une fois la « moumanaa » tombée, derrière quoi s’abriteront les « minorités alliées » ?
Le monde sunnite s’ouvre désormais à nous, dans son immensité et ses contradictions, ses libéraux, ses conservateurs et ses salafistes. À nous de savoir comment traiter avec lui autrement qu’en le stigmatisant d’emblée lorsque nous constatons, effarés, que nous n’avons plus les moyens de le berner.
Or au moins pour ce qui est du Liban, il faut être complètement aveugle ou alors de très mauvaise foi pour ne pas constater que, depuis un certain nombre d’années, il existe un miracle sunnite libanais jusqu’ici unique dans le monde arabe, représenté par la prédominance massive d’un courant libéral au sein de la communauté. Que ce courant soit amené à tâtonner, à commettre des erreurs et parfois même à jouer aux apprentis sorciers avec le salafisme n’autorise personne, même ceux qui contestent – c’est leur droit – sa politique économique et sociale, à douter de son essence libérale.
La démocratie chrétienne a connu beaucoup d’errements avant de devenir ce parti clinquant que l’on retrouve aujourd’hui à la tête de plusieurs gouvernements européens. Le temps n’est-il pas venu en Orient de donner une chance à la démocratie sunnite ?
La peur est mauvaise conseillère, dit le bon sens commun. Qu’elle soit fondée ou pas, déclarée ou au contraire souterraine, enflée ou discrète, elle est toujours mauvaise conseillère.En ce début du troisième millénaire de l’ère chrétienne, les chrétiens d’Orient ont peur. Et pour cause : en 1920, à la chute de l’Empire ottoman, ils comptaient pour un bon cinquième de la population de la région formée par les États de l’ancien Croissant fertile (Liban, Syrie, Palestine, Jordanie et Irak). Un peu moins d’un siècle plus tard, les chiffres précis manquent, mais il ne fait pas de doute qu’à l’exception du Liban, le cap du dixième ici et du vingtième là a partout été franchi dans le sens du bas.Cette évolution négative n’est pas en elle-même un diagnostic des éléments constitutifs de la peur...
commentaires (7)

Tasso, la peur est partout, les loups ont plusieurs visages et les chaperons rouges vous renverront toujours vers leur grand mere.Par innocence.

Jaber Kamel

10 h 45, le 29 septembre 2011

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (7)

  • Tasso, la peur est partout, les loups ont plusieurs visages et les chaperons rouges vous renverront toujours vers leur grand mere.Par innocence.

    Jaber Kamel

    10 h 45, le 29 septembre 2011

  • Le Liban est un miracle et doit rester ce pays "message" où toutes les communautés vivent ensemble en harmonie sans peur ni méfiance. Il n'y a ni minorité, ni majorité dans ce pays. Chaque libanais doit se sentir chez lui, partout sur le territoire. Il ne doit être menacé par aucun autre libanais de confession différente. Devant les lois, c'est la citoyenneté qui prime et surtout pas la religion. C'est la seule façon de bâtir un Etat de droit. Carlos ACHKAR

    carlos achkar

    06 h 47, le 29 septembre 2011

  • Parler des partis democrates chrétiens comme s'ils étaient encore chrétiens est le grand point faible de cet article au demeurant fort passionnant.L'aspect "chrétien" de ces partis a depuis longtemps été passé par pertes et profits.ne subsiste qu'une coquille vide de sens.Et comparaison n'est certes pas raison...parceque l'Occident était sécularisé depuis belle lurette au moment de la naissance des partis dits démo-chrétiens....alors que le chemin emprunté par le sunnisme actuel,à l'exception notable,et vous avez bien fait de le dire,du Liban,est un chemin inverse.Celui du retour à la religion,ou du moins à certains de ses aspects les plus contraignants,voir des plus rétrogrades.Les massacres de chiites au Pakistan,en Afghanistan,la répression du Bahrein,les actions terroristes anti-chiites en Irak,nous en apportent tous les jours des exemples.Nous voulons croire qu'il s'agit là des actions d'une minorité.C'est probablement le cas.Le problème est que nous n'entendons guère la majorité s'élever sans concessions contre ces actes.La peur,sans doute...Le roi Abdallah semble entrouvrir la porte...acceptons-en l'augure!

    GEDEON Christian

    04 h 23, le 29 septembre 2011

  • Derrière quoi s’abriteront en effet les « minorités alliées »à l’ aube de ce troisième millénaire ou la peur de la mort n'est devenue que le souvenir de la peur de naître surtout pour les chrétiens d’Orient ou entre l'espoir et l'espoir de la peur ils ont choisi et choisiront la seconde malheureusement car au nom de ce nouveau printemps arabe qui pourra encore nous convaincre que la laïcité arabe pourra survivre dans cet entourage ou le mot pardon est introuvable . Antoine Sabbagha

    Sabbagha Antoine

    03 h 54, le 29 septembre 2011

  • Bonne analyse Monsieur Elie Fayad. Mais, je ne suis pas d'accord sur les chiffres des Chrétiens que vous nous donnez. A mon humble connaissance, au début du siècle écoulé, en Iraq ils étaient dans les 25/30pct, en Syrie dans les 40/42pct et au Liban dans les 72/78pct. Et, n'oublions pas qu'avant les Assad il y eut des premiers ministres, des ministres des affaires étrangères et plusieurs autres ministres, tous Chrétiens, en Syrie. Quelle est la cause qui a fait émigrer les Chrétiens de tous ces pays ? La peur bien sûr. Et, je ne parle pas des pogroms en Turquie des années 50 et 60 qui ont vidé complètement l'Asie mineure de ses réels habitants, grecs et arméniens. Anastase Tsiris

    Anastase Tsiris

    03 h 40, le 29 septembre 2011

  • Kamel, le sujet de cet article est sur ce que je vous disais : La Peur ! ou les appréhensions comme je les décris. Anastase Tsiris

    Anastase Tsiris

    02 h 40, le 29 septembre 2011

  • - - Mais bien sûr comme vous dites , la démocratie Sunnite !! on la voit en Turquie avec le fanatisme franc et affiché sans complexe par son promoteur et PM Erdogan ! Jamais on n'avait vu une femme voilée en Turquie avant que son parti ne prenne le pouvoir ! N'est-il pas la même personne qui avait déclaré un jour , je le cite ; Nos minarets son nos missiles (...) !! Regardons du côté des soulèvements arabes , où se trouvent les démocrates parmi la nouvelle classe ou clique dirigeante ? n'ont-ils pas mené leur révolution aux cris d'allah akbar .. ? Les Irakiens , ne regrettent-ils pas Saddam déjà ? Vouloir faire coûte que coûte des frères musulmans des démocrates Sunnites est une très mauvaise stratégie pour contrer l'Islam Chiite et l'Iran des Ayatollah ! au moins eux reconnaissent les autres religions et leurs croyances , dont les fidèles pratiquent librement leur cultes chez eux , sans qu'ils ne soient inquiétés , ou qu'il n'y ait des églises ou des synagogues brûlées ou bombardées et des fidèles tués , comme c'est le cas ailleurs chez les Sunnites et dans les pays dit modérés qu'ils contrôlent .. Je vous signale que dans ces pays , aucun autre culte ou religion que l'islam Sunnite n'est toléré !! C'est avec ça que vous voulez faire la démocratie Sunnite ?

    JABBOUR André

    02 h 17, le 29 septembre 2011

Retour en haut