Nadim Bachir Gemayel, député de Beyrouth, a choisi la messe pour la 29e commémoration de l’assassinat de son père pour inviter le président de la République, Michel Sleiman, et le patriarche maronite, Mgr Béchara Boutros Raï, à modifier leur position vis-à-vis des armes du Hezbollah et de la révolution syrienne.
Devant une ville qui a vécu, entre autres, un épouvantable siège syrien en 1978, Nadim Gemayel a défendu la révolution syrienne qui appelle à la liberté et la démocratie, souhaitant courageusement une « véritable réconciliation entre les peuples syrien et libanais ».
Pendant le discours, la foule a scandé des slogans hostiles au Hezbollah, répétant des phrases sorties droit des frigos de la guerre. Et elle a réagi négativement quand les noms de Mgr Raï et M. Sleiman ont été prononcés.
Calme et sûr de lui-même, debout sur le parvis de l’église de la Médaille miraculeuse des pères lazaristes, le député d’Achrafieh a tenu un discours musclé, montrant qu’il a réussi, au fil des ans, à s’affirmer dans un pays où l’héritage politique est parfois trop lourd à porter.
Comme chaque année, hier, Achrafieh était donc fidèle au rendez-vous. Ce qui était et restera le fief chrétien de Beyrouth a célébré le 29 anniversaire de l’assassinat du président Bachir Gemayel, tué dans un attentant au siège du parti Kataëb, 23 jours après son élection à la présidence de la République.
Hier, les personnes qui se sont rassemblées sur le parvis de l’église ainsi que sur le chemin de la procession qui a suivi la messe se souvenaient de Bachir Gemayel, un homme qu’ils ont côtoyé, à Achrafieh, Zahlé ou ailleurs, durant les sombres moments de la guerre du Liban.
Pour Samir Mahfoud, sexagénaire, ayant combattu « à Beyrouth et Zahlé », Bachir Gemayel était « le seul leader chrétien qui a défendu notre cause quand tout le monde a voulu nous jeter à la mer, et quand on n’avait plus le choix que de faire la guerre ». « Moi-même, j’ai commencé la lutte en 1958. J’ai trois enfants, je leur ai appris que s’il le faut, nous nous battrons toujours pour le Liban même si nous avons à verser notre sang », a-t-il dit.
Khalil Ghattas, octogénaire, se repose, assis sur un trottoir. Originaire de Rmeilé, sur la côte du Chouf, mais habitant Beyrouth, Khalil est peut-être parmi les premiers membres du parti Kataëb. « Je me souviens de Bachir Gemayel alors qu’il avait seize ans. À chaque fois qu’il y avait des rixes, il venait au siège du parti à Saïfi. Il posait des questions et tentait de trouver des solutions », dit-il. Les yeux de Khalil s’embuent de larmes. Il s’excuse, ne veut pas se souvenir pour ne pas pleurer. « Que voulez-vous que je dise, que s’il n’avait pas été assassiné, tout aurait été différent ; il aurait fait du Liban un pays fort, libre et souverain », ajoute-t-il.
Plus loin, Samir Mahfoud, quinquagénaire, porte un drapeau FL. « Je viens à la messe chaque année, parce que Bachir Gemayel a fondé les Forces libanaises quand il a fallu nous battre pour préserver notre présence au Liban », estime-t-il. « En avril 1981, j’ai combattu à Zahlé, ma ville natale. Mais j’ai été obligé de la quitter en 1985, quand les troupes syriennes l’avaient investie. Peut-être que le prix que nous avons payé était trop cher, mais je sais que notre sang n’a pas été vainement versé », ajoute-t-il.
Il y avait aussi un grand nombre de jeunes. Antonella a 17 ans. Elle est venue avec ses amis à la messe. « Je ne connais pas Bachir Gemayel, je ne saurais pas vous parler de lui. Mais je sais qu’il a défendu les chrétiens et je sais aussi que mon oncle paternel, membre du parti Kataëb, est mort en martyr au front. Je ne l’ai jamais connu non plus. C’est pour ça peut-être que je sens qu’il faut que je sois là aujourd’hui », raconte-t-elle.
Sur le chemin de la procession, allant de l’église au siège du parti Kataëb détruit par l’explosion du 14 septembre 1982, usant de gestes devenus immuables en 29 ans, des habitants du secteur ont lancé du riz en direction de la foule.
À la place Sassine, comme à l’accoutumée, un portrait géant de Bachir Gemayel a été accroché à un immeuble. Accompagnés de leur père, deux enfants, portant au cou des symboles des Forces libanaises, sont tout contents d’avoir percé la foule pour s’approcher des personnalités, en tête de la procession.
Giovanni Semaan a 7 ans, sa sœur Maria, 5. Le petit garçon, qui arbore de grosses lunettes de soleil et un T-shirt kaki, frappé du sigle des FL, dit fièrement qu’il « sait qui est Bachir. C’est le père de ma marraine Youmna (vice-présidente de la Fondation Bachir Gemayel) ». Il sait aussi que « Hafez el-Assad (ancien président syrien) l’a tué ».
Face au siège du parti Kataëb, Ibrahim Nasr, septuagénaire, porte un nourrisson blond dans ses bras, son petit-fils Ryan. Debout sur un trottoir, il regarde passer la foule. « J’étais là le 14 septembre 1982. Je faisais ma sieste, puis le bruit m’avait réveillé, dit-il, pointant du doigt sa maison. C’est plus fort que moi, chaque année je sens que je dois être là, au même endroit où je me suis arrêté, en état de choc, il y a 29 ans. J’espère avoir le temps de raconter à mon petit-fils l’histoire de Bachir Gemayel. »
Même si elle n’a pas rassemblé autant de monde que les années précédentes, la messe commémorant l’assassinat de Bachir Gemayel n’a pas perdu son symbolisme pour les habitants d’Achrafieh ou encore pour les chrétiens qui se sont battus pour « une cause, celle de leur présence au Liban », expliquent-ils.
Durant plusieurs années sous l’occupation syrienne, la commémoration de l’assassinat de Bachir Gemayel se faisait sans la présence d’un représentant du chef de l’État et sous haute surveillance militaire. À l’époque, cette messe était devenue un acte de résistance. Aujourd’hui, ils sentent peut-être que le danger qui les menaçait n’est plus imminent.
Hier, le ministre de l’Environnement, Nazem Khoury, représentait le chef de l’État. On comptait parmi les présents la famille de Bachir Gemayel certes, son épouse, l’ancienne députée de Beyrouth Solange, et ses enfants Nadim et Youmna, mais aussi beaucoup d’officiels, notamment les députés Michel Pharaon, Serge Tor Sarkissian, Jean Oghassabian, Atef Majdalani, Nabil de Freige, Ammar Houri, Nayla Tuéni, Mohammad Kabbani, Antoine Zahra et Ahmad Fatfat (ces deux derniers ont été vivement applaudis par la foule à leur arrivée), les anciens ministres Nayla Moawad, Ibrahim Najjar et Sélim Sayegh, le président du conseil municipal de Beyrouth, Bilal Hamad, et l’ancien député Osman Dana, fidèle à cette commémoration depuis 29 ans.
L’office religieux a été célébré par le vicaire patriarcal Roland Abou Jaoudé. Durant les intentions, Youmna Gemayel a donné lecture des noms des 22 personnes tombées avec son père.


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07 h 37, le 15 septembre 2011