Vous excuserez mon effronterie de vous écrire, mais vous entrez chez moi quand bon vous semble, souvent à des moments où j’aurais aimé suivre un feuilleton ou des jeux sur des télévisions étrangères. Pourtant, par respect pour votre position, vous représentez quand même une bonne partie de mes compatriotes, uni avec eux dans ce pays, pour le meilleur et pour le pire.
Plus je vous entends, plus je vous vois, et plus je constate que vous prenez un malin plaisir à creuser plus profondément encore le fossé entre cette communauté que, bon gré, mal gré, vous menez, et les gens qui, comme moi, aspirent à vivre paisiblement sur l’étendue du territoire national.
M. Nasrallah, les Libanais dans toutes leurs composantes n’ont jamais été un peuple belliqueux, sinon une communauté aurait fini par avoir le dessus sur les autres et, à l’usure, les 16 ou 17 restantes se seraient diluées dans le paysage.
Je ne radote pas, bien sûr que l’histoire récente de mon pays est jalonnée de guerres et d’insurrections sporadiques, mais elles ont toutes eu lieu pour et à cause des autres, les Libanais, altruistes par excellence – je l’ai écrit cent fois –, ayant une forte propension à embrasser les causes des autres et jamais la leur.
L’histoire a aussi prouvé que nul au Liban n’est assez grand ou puissant pour faire pencher la balance en faveur de ses affinités ou attaches régionales ou autres, du pacte de Bagdad au nassérisme, passant par les Palestiniens, pour arriver à refuser l’arrimage au navire syrien, qui actuellement prend l’eau de toute part.
M. Nasrallah, la communauté que vous représentez est d’abord et avant tout libanaise. Je ne vois pas pourquoi un homme de votre trempe et de votre calibre persiste à la mettre à la merci de l’étranger, un étranger dont en majorité elle ne comprend pas la langue et avec lequel elle n’a aucune attache, sauf peut-être sur le plan religieux.
Je crois que l’idée d’ancrer sa communauté au Vatican, à la Grèce, à la Russie ou à La Mecque n’a jamais effleuré l’esprit d’aucun responsable religieux – ç’aurait été incongru, aberrant, de toute façon irréalisable. Un pur suicide quand on connaît les tendances indépendantistes des Libanais, sans exception. Vous auriez été le premier à sonner le tocsin, si vous me passez l’expression, à la moindre tentative du genre, qui ressemblerait au sabordage de notre pays.
Avoir des affinités religieuses avec des pôles de référence consacrés est légitime, mais cela doit s’arrêter là, d’autant plus que le Liban est politiquement régi, par consentement mutuel, par des lois fondamentales civiles, même si, pour quelques rares cas civiques, le religieux prime. L’exception ne fait pas la règle.
Je tourne autour du pot, j’en suis conscient, mais comment vous dire que personnellement, je n’ai rien à voir avec ce qui se passe dans la région, notamment en Syrie, que je trouve étrange votre acharnement à lier l’avenir de mon pays à celui d’un régime qui nous en a fait voir de toutes les couleurs, votre communauté en premier.
Je comprends votre appréhension de vous retrouver un bon matin démuni et minoritaire, dans un océan ethnique que vous supposez hostile. Je suis logé à la même enseigne, mais cela ne veut pas dire que, sous le coup d’une amnésie foudroyante, je vais oublier ces morts, ces destructions criminelles, gratuites qui m’ont été infligées par ce régime, même si vous me promettez, l’index menaçant, un surcroît de chaos s’il venait à disparaître.
Comme vous je suis conscient que le nouveau Moyen-Orient en gestation a pour finalité, peut-être, l’instauration de démocraties dans notre région, mais ultimement, surtout, la pérennité de l’État juif et sa prépondérance. Cela justifie-t-il pour autant votre comportement défiant le concert des nations, la mise à l’index de votre communauté, et partant de mon pays, le Liban, alors que le temps serait plutôt propice au dialogue et à la concertation pour contrer l’orage ?
M. Nasrallah, il ne vous est pas possible de faire cavalier seul, de prendre dans votre sillage, même si vous estimez en avoir les moyens, le Liban en entier, le livrer pieds et poings liés en sacrifice sur l’autel des marchandages régionaux, car nous n’avons jamais récolté que la misère, à chaque fois que nous nous somme laissés faire et avons servi de monnaie d’échange sur l’échiquier régional.
Il est des opportunités qu’il serait impardonnable de rater, même si vous croyez aimer ce pays plus que moi, ou moi plus que vous, ne laissez pas passer l’occasion qui se présente ; il faut, face à l’adversité qui se précise, faire front commun tous ensemble, soyons d’abord Libanais.
C’est tous unis qu’il nous faut aller à la rencontre des complots qui sans cesse se trament contre notre pays, maillon faible de la région, et les faire avorter.
Georges TYAN

