Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

La Syrie d’hier et d’aujourd’hui

Dr Samira FARHOUD
En 1979, enfant, j’ai accompagné ma mère à Lattaquié, en Syrie. Notre trajet de Beyrouth-Ouest à Lattaquié a duré des heures interminables, durant lesquelles nous avons traversé plusieurs villes syriennes (Damas, Homs, Tartous, Jablé) et subi les exactions de la douane syrienne. Le trajet ne devrait durer que deux heures dans des conditions normales, autrement dit de paix, ce qui n’était pas notre cas puisque la guerre civile (1975-1990) faisait partie de notre quotidien. Le Liban devenait un grand laboratoire de guerre où plusieurs pays contribuaient à attiser le feu de la rivalité, en particulier la Syrie, qui a exercé un rôle néfaste. Elle alimentait la guerre et la zizanie, s’assurant que le peuple libanais resterait divisé afin de bien garantir son emprise sur le pays.
Arrivés à Lattaquié, hommes, femmes et enfants effleuraient à peine le sol, rasant les murs, ne traînant aucune ombre, fantômes aux allures humaines. L’effroi ou la lâcheté, pensai-je, les rendait invisibles, sourds et péniblement audibles. La peur rigidifiait leurs langues et automatisait leurs mouvements. Toutefois, ils chuchotaient à l’oreille de ma mère la monstruosité du pouvoir, énumérant les enlèvements, les tortures et l’assassinat de jeunes âmes aux grandes aspirations de liberté et de dignité, rêvant d’une Syrie démocratique et juste.
L’oppression pétrifiante des Syriens n’est pas un fait récent, ni exclusivement réservée à ce peuple nonchalant. Le Liban a payé lourdement la rage, l’intimidation et le châtiment du régime syrien. Plusieurs politiciens, journalistes et militants ont succombé sous le feu des services de renseignements syriens (les Moukhabarate) et leurs sbires.
En 1980, le grand rédacteur en chef du Hawadess, Sélim el-Laouzi, a été cruellement torturé, sa main droite a été plongée dans l’acide. Cette main qui n’a pas lésiné à critiquer le père de Bachar el-Assad (Hafez el-Assad) et le régime Baas a été lourdement châtiée. Son corps a été abandonné à Aramoun (Beyouth).
L’histoire de la torture, des enlèvements et de la violence n’est pas un fait récent, ni un fait inouï en Syrie. Elle date de la montée au pouvoir de Hafez el-Assad, en 1970. Depuis, la Syrie a été déshumanisée et le Liban vendu au rabais par des parties libanaises inféodées. Malheureusement, le principal acolyte de Damas, les dirigeants du Hezbollah, se répartissent entre eux les oripeaux et les adjectifs les plus élogieux, incapables de voir combien est grotesque et burlesque leur discours.
La Syrie d’aujourd’hui n’est point différente de celle d’hier. Ce qui a changé, c’est le fossé qui sépare le pouvoir d’Assad et la jeunesse syrienne, en majorité sunnite, qui a senti l’air printanier arabe en Tunisie, en Égypte, en Libye et au Yémen. Le régime Assad se croyait indispensable dans la région du Proche-Orient. Comme tous les dirigeants arabes contestés, il répétait ces mots devenus slogan : « Moi ou le chaos ». Ce régime alimentait la politique de peur dans les pays arabes et occidentaux. L’image de messager de paix ne concordait pas avec sa politique d’oppression des peuples syrien, palestinien, irakien et libanais, et son soutien indéfectible au Hezbollah. Bachar el-Assad n’a pas hésité à appeler à la rescousse le parti de Dieu. Selon Radio-France, citant un comité relevant des Nations unies, le Hezbollah est responsable de l’assassinat de soldats syriens qui ont refusé de tirer sur des manifestants et des citoyens pacifiques. Le Hezbollah a, bien sûr, démenti ces propos, qualifiant ces accusations de « mensongères », d’origine étrangère, notamment américano-sioniste. La terrible ironie réside dans le fait que les citoyens sont bombardés par des chars militaires et des navires de guerre, alors même que cet arsenal n’a jamais été utilisé contre l’occupant israélien du plateau du Golan.
Le peuple syrien a atteint le fond du gouffre. La politique oppressive du régime, l’énorme écart économique entre une classe dirigeante riche (à majorité alaouite comme la famille el-Assad), proche du pouvoir et une classe sociale majoritaire pauvre (sunnite, kurde, chrétienne et autres) et le manque d’espoir, tout cela fait que ce peuple, muselé depuis quatre décennies, est aujourd’hui insurgé. Les Syriens en ont assez de se taire et de fermer les yeux sur les déprédations commises par le régime ; de voir des innocents enlevés au milieu de la nuit, jetés dans une minuscule cellule de prison et torturés, pour un crime de lèse-majesté. Ils ont perdu espoir dans les pseudopromesses modernisation ou de réforme d’Assad. Ils sont conscients que leur révolte sera longue et que le régime syrien n’abandonnera jamais le pouvoir sans laisser derrière lui un bain de sang. Autrefois, le Premier ministre libanais Rafic Hariri avait eu le courage de s’opposer à la Syrie, ancienne puissance de tutelle au Liban. Il a succombé suite à un attentat à la voiture piégée, un modus operandi de sinistre mémoire noire dans l’histoire du Liban d’hier et d’aujourd’hui.
L’angoisse et la peur ont longuement paralysé les Syriens et les Libanais. Le régime baassiste possède des services de renseignements complexes, dont les tentacules sont présentes dans plusieurs pays, même au Canada. Les menaces et les exécutions frappent promptement toute personne qui défierait ouvertement ou timidement le pouvoir de Bachar el-Assad.
La fin de ce régime serait-elle proche ? Il est difficile de le prévoir. Le calife a toujours feint d’ignorer les sanctions et reproches internationaux, sachant qu’il est protégé, jusqu’à la présente date, par le veto de la Russie et de la Chine au Conseil de sécurité de l’ONU. La mémoire des massacres de Hama en 1982 sous l’ordre de Hafez el-Assad demeure présente dans la mémoire collective, malgré le silence de l’État sur ce massacre.
Une marche arrière du fils, fidèle à l’héritage légué par son père, signifiera sa fin. Il préfère la fin et la mort de tout son royaume à sa perte.

Dr Samira FARHOUD
Thomas University – Canada
En 1979, enfant, j’ai accompagné ma mère à Lattaquié, en Syrie. Notre trajet de Beyrouth-Ouest à Lattaquié a duré des heures interminables, durant lesquelles nous avons traversé plusieurs villes syriennes (Damas, Homs, Tartous, Jablé) et subi les exactions de la douane syrienne. Le trajet ne devrait durer que deux heures dans des conditions normales, autrement dit de paix, ce qui n’était pas notre cas puisque la guerre civile (1975-1990) faisait partie de notre quotidien. Le Liban devenait un grand laboratoire de guerre où plusieurs pays contribuaient à attiser le feu de la rivalité, en particulier la Syrie, qui a exercé un rôle néfaste. Elle alimentait la guerre et la zizanie, s’assurant que le peuple libanais resterait divisé afin de bien garantir son emprise sur le pays. Arrivés à Lattaquié, hommes, femmes et...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut