Certes, le Liban a réussi mercredi soir à éviter l’irréparable en ne s’opposant pas frontalement à la déclaration unanime du Conseil de sécurité condamnant la répression brutale de la contestation en Syrie. Il s’en est simplement « dissocié ».
Mais avait-il le choix ? En vérité, non, car on voit mal comment Beyrouth aurait pu se justifier d’un geste qui mettrait en échec un consensus entre les grandes puissances de la planète, y compris, en particulier, celle qui compte la Syrie comme étant dans son giron, c’est-à-dire la Russie.
Loin donc d’être un acte de bravoure (un contre-quatorze !), c’est plutôt d’un nouvel aplatissement qu’il s’est agi. Sauf que cette fois-ci on s’est aplati autant qu’il était permis de le faire, pas davantage ! Telle est la première leçon que l’on peut tirer de la prestation à l’ONU, la seconde étant que cet acte de soumission n’est point uniquement adressé au régime syrien. Il est aussi et surtout conditionné par cette « spécificité » libanaise évoquée par M. Mikati. Or en quoi consiste-t-elle ? Est-il question là du « pays-message », de la mosaïque religieuse et culturelle, de l’esprit de tolérance, du phare des libertés dans le monde arabe ? Ne sont-ce pas là les spécificités historiques que les Libanais se complaisent régulièrement à vanter en leur pays ? Bien sûr, mais on peut douter que ce soit le cas, car comment moralement concilier ces valeurs avec un geste qui se veut au secours d’un régime occupé à terroriser, à violenter et à tuer ses contestataires ?
C’est donc de l’autre « spécificité » libanaise, moins avouable, qu’il a été question : celle qui le menace d’une guerre civile s’il ose se démarquer de l’axe régional auquel certains en son sein ont juré de le lier.
« Point noir »
Cela étant dit, il y avait hier deux visions très différentes des suites que pourrait avoir la position libanaise à l’ONU, tant dans les milieux diplomatiques qu’au sein de la classe politique et, chose rare, y compris au sein même de l’opposition.
D’aucuns pensent, en effet, qu’au bout du compte, la communauté internationale se montrerait « compréhensive » à l’égard de la position libanaise, ou pour être plus précis, à l’égard de « l’impuissance » officielle libanaise à s’émanciper enfin de la tutelle à la fois extérieure et intérieure exercée sur la diplomatie du Liban. C’est, à n’en pas douter, l’espoir – pathétique, en réalité – sur lequel misent le chef du gouvernement et ceux qui le soutiennent.
Mais d’autres milieux sont pour l’instant convaincus du contraire. Un diplomate parlant sous le couvert de l’anonymat est allé jusqu’à souligner que ce qui s’est passé mercredi au Conseil de sécurité marque un « point noir » pour le Liban sur la scène internationale.
Et d’ajouter que ce « point noir » survient à un moment extrêmement délicat, alors que le Liban est appelé à passer successivement par une série de trous de serrure dans le feuilleton du TSL et que, d’autre part, il a tant besoin de la bienveillance de la communauté internationale pour réussir à faire valoir ses droits en matière de frontière maritime et de zone économique exclusive (ZEE).
« C’est mal parti », affirmait hier une source informée pourtant pas éloignée des milieux centristes, alors que le jour même, la Chambre adoptait la proposition de loi sur la ZEE du Liban. Selon cette source, l’attitude du Liban au sujet de l’affaire syrienne met ce dernier en porte-à-faux face à la communauté internationale, ce qui n’est pas de nature à encourager les sociétés internationales à venir investir pour exploiter les ressources libanaises en hydrocarbures.
Or justement, ajoute-t-on de même source, cela ferait l’affaire de l’Iran (et de ses alliés directs libanais), Téhéran cherchant par ce biais à mettre un pied en Méditerranée et à lier davantage le Liban à lui.
Il reste que même l’option iranienne paraît difficile, tant certains très proches alliés du Hezbollah s’y opposent. Pourquoi ? Parce qu’ils auraient déjà discrètement sondé des sociétés non iraniennes...

