Les choses sont désormais claires et, comme l’a répété à plusieurs reprises l’ancien Premier ministre Saad Hariri au cours de son entrevue télévisée, les cartes se jouent à découvert. Avec beaucoup d’amertume, le chef du 14 Mars a donc déclaré une guerre sans merci au gouvernement Mikati, annonçant que son objectif est de faire chuter le gouvernement actuel, répétant que Mikati et Safadi l’ont poignardé dans le dos alors que Walid Joumblatt, qui assume quelque part une grande responsabilité dans le renversement de la majorité parlementaire, continue de bénéficier de son respect. C’est dire que sa bataille, au cours des prochains mois, sera axée sur deux cibles internes : les sunnites de la nouvelle majorité et le Hezbollah.
Les proches de Mikati affichent à cet égard une grande sérénité, assurant qu’ils s’attendaient à des attaques féroces de la part de Saad Hariri et que la meilleure réponse sera dans l’action du gouvernement qui devrait montrer aux Libanais la différence et répondre au moins en partie à leurs besoins. Tout en étant conscients du fait que la tâche du gouvernement ne sera pas facile, les milieux proches de Mikati affirment que Saad Hariri était contraint d’apparaître à la télévision et d’être agressif car il craint de plus en plus la disparition du leadership de la famille. Ces milieux estiment ainsi que Mme Bahia Hariri a pris la parole au cours des séances de débat parlementaire pour montrer que la famille Hariri n’est pas absente de la scène politique et qu’elle reste la véritable représentante, et du courant du Futur et du 14 Mars.
Ce que ces milieux ne disent pas mais qui se murmure au sein de la scène sunnite, c’est qu’il y aurait un véritable malaise dans les rangs du courant du Futur en raison de l’absence prolongée du Liban de M. Hariri. L’ancien Premier ministre Fouad Siniora se comporterait en leader alors que des députés comme Nohad Machnouk prendraient des initiatives personnelles sans en référer au groupe. Bref, ce serait un peu comme si le courant du Futur était devenu un grand corps sans tête auquel il fallait redonner un cerveau et une boussole. Les plus proches de Mikati disent même que M. Hariri a mené une campagne féroce contre le Premier ministre actuel parce qu’il craint en réalité qu’il ne réussisse dans sa mission. M. Mikati est en effet un projet de leader sunnite qui, au fil des jours, semble s’imposer sur la scène communautaire et nationale. Preuve en est qu’après avoir tenté de monter le Conseil chérié contre M. Mikati, le courant du Futur a dû se rendre à l’évidence et reconnaître le fait que l’actuel Premier ministre dispose de solides appuis au sein de Dar el-Fatwa, ayant même réussi à calmer la colère du mufti Kabbani. De même, les festivités (feux d’artifice et coups de feu) prévues à l’occasion de l’apparition télévisée de M. Hariri ont été réduites au minimum à Tripoli, où la ville semble basculer chaque jour un peu plus dans le giron de Mikati.
Tous ces éléments constituent une grande source d’inquiétude pour Saad Hariri, d’autant que de nombreux indices semblent montrer que la communauté internationale n’est pas hostile à l’idée de donner une chance au gouvernement de M. Mikati.
Partant du principe que toute déstabilisation est interdite pour l’instant au Liban, en raison du fait que la région traverse une période de turbulences à l’issue incertaine et qu’il est nécessaire dans ces conditions d’avoir une oasis de stabilité (même relative), la communauté internationale préférerait pour l’instant laisser le gouvernement actuel prendre les mesures minimales permettant la relance des institutions étatiques, tout en maintenant bien sûr la pression pour ne pas laisser le champ libre au Hezbollah. C’est un subtil jeu d’équilibre et Mikati pourrait en profiter pour consolider son influence sur la scène sunnite. Le Premier ministre semble d’ailleurs avoir compris comment gérer la situation actuelle en tenant un discours qui rassure à la fois la communauté internationale et les Libanais. À la première, il s’engage à suivre les résolutions internationales, affirmant que le gouvernement prendra les mesures nécessaires et assumera ses responsabilités, et aux Libanais, il annonce une politique équitable, loin de toute idée de vengeance, axée sur les intérêts communs et les problèmes du quotidien. Son principal souci est aujourd’hui de calmer les esprits et de prendre des décisions concrètes qui ont un impact sur la vie des Libanais. Il n’a pour l’instant ni les moyens ni l’ambition de régler les grandes questions, et c’est dans une petite marge de manœuvre qu’il évolue, espérant gagner l’appui des Libanais et des membres de sa communauté.
De leur côté, le Hezbollah et ses alliés ont décidé aussi de ne pas le presser et de le laisser agir à sa guise pour renforcer sa position, sachant qu’il est la cible d’une violente campagne de la part du courant du Futur. C’est ainsi qu’ils ne comptent pas le pousser à changer le procureur général près la Cour de cassation Saïd Mirza, ni le général Achraf Rifi ni aucun fonctionnaire sunnite occupant un poste de premier plan. Même le dossier des faux témoins, qui avait paralysé le précédent gouvernement pendant plusieurs mois, n’est plus une exigence prioritaire de la majorité, alors que dans le dossier du TSL, le gouvernement annonce sa coopération. Il tentera probablement d’arrêter les quatre personnes faisant l’objet des mandats d’arrêt, sans parvenir à les localiser. Il ne devrait pas non plus prendre des mesures qui pourraient braquer la communauté internationale, évoluant modestement dans les eaux régionales et internationales troubles. Dans le même sillage, Mikati aurait entrepris des contacts internationaux qui lui auraient permis d’obtenir des garanties sur la situation bancaire (surtout après la secousse de la Banque libano-canadienne). Par conséquent, il aurait compris qu’il dispose d’une chance et il compte l’utiliser. Mais dans une région aussi complexe et perturbée, rien n’est jamais acquis.


Cher Alex, Au cours des 20 dernières années la politique sunnite a été dominé par la forte personnalité de Rafic Hariri. M Mikati et d'autres qui ont tenté de reprendre la main n'y sont pas parvenu. Dans ce sens il y a mutation ou changement radical si tu préfères car et c'est mon opinion les choses ne reviendront pas à leur statu quo ante. J'avais de sérieux doute en janvier sur les chances de réussite de cette transformation que d'aucuns ont qualifié de "coup d'état". M El Khoury dans son commentaire plus bas analyse parfaitement les causes de ce changement de fond. Une nouvelle ère s'ouvre à nous. Et qui sait, nous assisterons peut être prochainement à la régression du système confessionnel. Amitiés, Roy ALLAM
16 h 08, le 14 juillet 2011