Difficile pour ces tout-petits de se concentrer dans cette classe maternelle de l’école d’Insan, à Nabaa. Deux éducatrices veillent attentivement à leur éveil et leur éducation. Photos Anne-Marie el-Hage
En cause, la couleur de leur peau
C’est dans les quartiers les plus défavorisés de la capitale et de ses banlieues nord et sud que les travailleurs sociaux d’Insan recrutent les enfants, souvent par le bouche à oreille ou par le biais d’autres associations. « L’objectif principal de l’association étant de les scolariser, dans le cadre de son programme d’intégration scolaire », explique la responsable de communication de l’association, Joana Hauff. Certes, le défi est de taille pour l’association fondée en 2000 par Charles Nasrallah, vu qu’une grande partie des enfants ne parle pas l’arabe. Souvent privés de statut, donc de droits, ils vivent dans des conditions d’extrême pauvreté et manquent de tout. Ils souffrent aussi de discrimination au quotidien, voire de racisme. « Certains n’ont pas été admis à l’école à cause de la couleur de leur peau », dénonce Mme Hauff.
C’est la raison pour laquelle Insan privilégie « une approche globale, non seulement au sein de son école de Nabaa, mais aussi auprès des familles des enfants », note la responsable. Et d’insister sur la nécessité de tisser « des relations de confiance avec ces familles, souvent taraudées par la peur, vu leur situation irrégulière ». Des familles auxquelles l’association tente par la même occasion d’apporter une assistance juridique. « Suivi et soutien scolaires, activités sportives, ludothèque, mais aussi sensibilisation au problème du racisme, figurent au programme », ajoute-t-elle.
Coordinateur du projet scolaire qui a débuté en 2004, le frère Bertrand Schneider met l’accent sur « les grandes disparités de niveaux qu’il a constatées entre les enfants, lors de la phase de lancement du programme ». Ce qui n’a pas empêché certains enfants qui ne parlaient pas un mot d’anglais au départ de briller à l’école. « Nous ne pouvons prévoir la capacité des enfants à s’intégrer à l’école, où les effectifs sont plus nombreux par classe », dit-il. Parmi les problèmes également rencontrés durant cette phase, « le racisme très primaire entre les enfants ». « Ils avaient peur de s’approcher les uns des autres et de se toucher », se souvient-il. « Ils ont désormais pris l’habitude de vivre ensemble, et des amitiés sont nées entre des enfants de différentes origines », constate-t-il, évoquant les efforts déployés par Insan pour pousser les enfants à s’accepter les uns les autres.
Situation de grande précarité
La violence est aussi très présente parmi les enfants. Nombre d’entre eux ont en commun « un passé difficile et beaucoup de blessures psychologiques », indique le père Schneider, évoquant notamment les réfugiés contraints de fuir des zones de conflits. Souffrant souvent d’un sentiment d’abandon, ils présentent, par ailleurs, « des troubles du sommeil et de la concentration ».
Parmi les autres défis auxquels est confronté le programme d’Insan, la grande précarité de certaines familles, pour lesquelles l’école n’est pas une priorité. « Certains parents ne parviennent même pas à régler la modique participation financière de 50 000 LL par mois », affirme le coordinateur du projet. Une participation en contrepartie de laquelle Insan fournit tout le nécessaire à ses élèves, depuis les cours et les activités, jusqu’au matériel, en passant par les repas et le transport scolaire. « Mais nous faisons avec », tient-il à préciser.
La scolarisation des enfants n’est pas, non plus, une mince affaire, selon le père Schneider. « Rares sont les admis à l’école publique, car la majorité des enfants est en situation irrégulière », observe-t-il. D’autre part, « les places sont limitées dans ces établissements et plus particulièrement dans les rares écoles de langue anglaise », ajoute-t-il, tout en ne cachant pas « la discrimination pratiquée envers les enfants de couleur ». Une grande partie des élèves est donc scolarisée au Collège des Frères unis, à Dékouané, partenaire de l’association Insan.
Le plus grand défi reste encore celui de permettre à ces enfants sans statut de se présenter au brevet libanais. Mais rien ne semble impossible pour Insan qui fait des mains et des pieds pour légaliser leur situation. Preuve en est, grâce à son soutien, une adolescente sans statut a passé cette étape avec succès, après avoir obtenu son passeport.
A.-M. H.

