Dix ans de pouvoir, cela use jusqu'à la corde en démocratie. Dans cette partie du monde, c'est au contraire signe de succès et de force, augurant généralement de maintes autres décennies de règne quasiment sans partage.
Pour sa dixième bougie, le régime de Bachar el-Assad, durement secoué par l'affaire de l'assassinat de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri et ses séquelles, est en droit de constater pour le moins qu'il revient de loin, et qu'il est même en voie de reconstituer un capital d'influence régionale sévèrement entamé. Oublié en effet l'humiliant retrait militaire du Liban qu'il était forcé d'ordonner sous la double pression de la révolution du Cèdre et de la volonté internationale. Révolus, de même, l'isolement diplomatique et autres sanctions édictées contre la Syrie où affluent désormais les délégations occidentales. Fort de son alliance avec l'Iran comme de ses amitiés turques et qataries, on aura même vu le président Assad jouer ces derniers jours les juges de paix entre chefs irakiens rivaux qu'il recevait à Damas.
Mais peut-être le volet le plus saisissant de cette entreprise de regain de respectabilité est-il la normalisation résolument amorcée avec le voisin libanais. Saisissant surtout parce que dans une région où les symboles ont plus de poids que partout ailleurs, c'est Saad Rafic Hariri, successeur en titre de son père assassiné, qu'une ironique fatalité désigne pour enterrer la hache de guerre et réaliser, à coups de conventions bilatérales mais aussi de rencontres amicales avec le président Assad, un fort acrobatique rapprochement avec Damas. Non moins frappants cependant sont les changements intervenus entre-temps dans le faisceau de suspicions entourant la série d'effroyables attentats commis contre des chefs et des leaders d'opinion libanais.
Tout au long des cinq dernières années, la Syrie, en dépit de ses dénégations, a ainsi fait figure de principal suspect, les premiers résultats de l'enquête internationale n'ayant pas manqué de mettre en cause en effet des responsables sécuritaires syriens et libanais, sans exclure pour autant l'implication d'une organisation disposant de moyens considérables. Avec les fuites publiées par la presse internationale et pointant du doigt le Hezbollah, on a vu se produire un remarquable glissement dans l'échelle des soupçons, la milice chiite finissant, bien malgré elle, par ravir à la Syrie la vedette dans le sulfureux feuilleton.
Malgré elle ? On est tout de même sidéré par la maladresse dont aura fait montre un parti aussi habilement géré d'ordinaire que le Hezbollah en endossant avec autant d'âpreté ce qui ressemble fort à un comportement de suspect, sinon de coupable. C'est du démantèlement d'un réseau d'espionnage au profit d'Israël, œuvrant au sein des télecoms, que prenait prétexte Hassan Nasrallah, dans son discours télévisé de vendredi dernier, pour jeter le discrédit sur l'enquête internationale et le tribunal de La Haye, mais aussi sur les services de renseignements des Forces de sécurité intérieure. Refusant de se laisser entraîner dans une polémique publique, le ministre de tutelle s'en est tenu hier aux règles institutionnelles pour apporter un début de réponse à ces allégations : lesquelles n'auront pas fait davantage que de heurter et d'alarmer une opinion publique avide de normalité, de stabilité, d'ordre et de justice.
Car ce n'est pas en brandissant soi-même le spectre du chaos que l'on fait obstacle aux sombres prédictions d'Israël pour l'automne prochain.
Issa GORAIEB
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