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Liban - Coups D’Épingle

Détournement de fond

Que l’impertinence soit parfois salutaire, qu’elle suscite de nécessaires remises en question et brise le ronron de la médiocrité, nul ne saurait le nier. Au moins depuis le « J’accuse » d’Émile Zola, tout le monde convient que la vie publique ne peut que gagner en qualité à être secouée de temps en temps par un cri, une bousculade, un geste d’insolence.
C’est l’une des raisons pour lesquelles on serait très mal inspiré de reprocher son impertinence au général Michel Aoun, même lorsqu’il lui arrive, comme c’est le cas ces jours-ci, de dépasser les bornes.
Non pas que son insolence ait en elle-même quelque chose de positif : au contraire, elle creuse davantage le fossé de la haine entre Libanais. Sauf qu’elle est perçue, à tort ou à raison, par une bonne partie de l’opinion, en particulier chrétienne, comme étant un signal audible d’une volonté collective de changement, ou en tout cas de l’idée – l’illusion, si l’on veut – de changement.
De ce point de vue, les déplaisantes boutades du général ont l’impact foudroyant que peut avoir un spot publicitaire réussi : forcément superficiel, mais terriblement efficace. Le chef du CPL a déjà démontré, en fait depuis de très longues années, qu’il est un communicateur hors pair. Ce que les uns attribuent chez lui à une déficience pathologique, d’autres, beaucoup d’autres, le mettent sur le compte de sa différence – entendre une différence à l’égard d’une classe politique perçue comme étant complaisante, médiocre, corrompue, etc.
Et ce qu’il faut savoir, c’est que cette réussite ne lui coûte pas grand-chose, juste de temps en temps quelques « petites phrases » bien ajustées et savamment enveloppées à la fois de tentatives d’humour, d’un peu de victimisation et de beaucoup de paternalisme protecteur.
Dès lors, on peut aisément comprendre qu’aux yeux de ceux qui se laissent impressionner par les stratagèmes du chef du CPL, l’homme politique – ou le journaliste – qui dénonce l’impertinence de ce dernier ne fait en cela que confirmer son appartenance à l’establishment « pourri » qu’il est nécessaire d’extirper pour que le pays vive et prospère. Après tout, le « combien-Hariri-vous-paie-t-il-à-la-fin-du mois ? » est la phrase fétiche la plus répétée par de nombreux imbéciles à travers le pays et elle le restera encore longtemps.
Pour répliquer à Michel Aoun, il faut donc changer de perspective. Ne pas critiquer son insolence, mais au contraire, son... manque d’insolence vraie ou, si l’on veut, son insolence calculée. Car elle l’est à plus d’un titre.
Elle l’est tout d’abord dans ses efforts pour suggérer que le mal, la pourriture, la corruption se trouvent dans un camp et pas dans l’autre, ou alors que cet autre est appelé à se purifier à son contact.
Elle l’est ensuite dans sa sélectivité thématique : la corruption financière est mise en avant alors que la corruption institutionnelle et toutes les autres formes d’atteinte au droit sont tues. Et pour cause : on y participe copieusement.
Elle l’est enfin et surtout parce qu’encore une fois, il y a erreur, voire tromperie, sur la marchandise. Aujourd’hui, le Liban est à l’évidence contraint de retenir son souffle, dans l’attente d’une évolution dans un sens ou dans l’autre de la situation en Syrie. Qui peut, en effet, prétendre savoir, à l’heure actuelle, ce que sera la Syrie dans six mois ou dans un an ?
Si, d’ici là, les choses s’orientent dans un sens défavorable au régime syrien et si l’affaiblissement de ce dernier s’accompagne, comme on en voit déjà les signes annonciateurs, d’une montée de l’influence turque dans la région, aux dépens de l’influence iranienne, à quelle réaction peut-on s’attendre de la part du Hezbollah ? Hassan Nasrallah va-t-il nous gratifier une nouvelle fois de son « si j’avais su » ?
Cette question n’est-elle pas à l’heure actuelle plus angoissante que le sort des expéditions justicières d’un Charbel Nahas ? Ne sommes-nous pas en droit d’attendre de la part de nos responsables politiques qu’ils s’efforcent, dès à présent, de parer aux graves périls qui s’amoncellent autour de nous en faisant ce qu’il faut pour empêcher que le Liban ne soit entraîné dans les remous de la crise syrienne? Comment le feraient-ils lorsque le débat public au Liban est constamment détourné de ce qui est essentiel pour tous vers ce qui ne l’est que pour quelques-uns ?
S’il est un fait avéré, c’est que Michel Aoun déteste les périodes d’attente. Il lui faut toujours faire feu de tout bois, donner l’illusion de la bougeotte, même lorsque le pays est condamné à une quasi-paralysie. Sa popularité dépend de sa visibilité en tant que trublion. Voilà pourquoi il s’agite ces jours-ci.
Au lieu de gaspiller leur énergie à critiquer ses rodomontades, ses adversaires devraient se dire que si, malgré ses dix ministres, il continue de gigoter à ce point, c’est qu’il est loin d’avoir gagné la partie.
Que l’impertinence soit parfois salutaire, qu’elle suscite de nécessaires remises en question et brise le ronron de la médiocrité, nul ne saurait le nier. Au moins depuis le « J’accuse » d’Émile Zola, tout le monde convient que la vie publique ne peut que gagner en qualité à être secouée de temps en temps par un cri, une bousculade, un geste d’insolence.C’est l’une des raisons pour lesquelles on serait très mal inspiré de reprocher son impertinence au général Michel Aoun, même lorsqu’il lui arrive, comme c’est le cas ces jours-ci, de dépasser les bornes.Non pas que son insolence ait en elle-même quelque chose de positif : au contraire, elle creuse davantage le fossé de la haine entre Libanais. Sauf qu’elle est perçue, à tort ou à raison, par une bonne partie de l’opinion, en particulier...
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