Tranchons le mot : la lutte menée pacifiquement par les leaders du 14 Mars au péril et souvent au prix de leur vie, pour la défense de la suprématie de l’État, de ses institutions, de son droit exclusif à la détention et à l’usage des armes, pour la liberté et la souveraineté du pays contre la tutelle et l’hégémonie étrangères, mais aussi contre les menées putschistes entreprises par des factions internes armées jusqu’aux dents, cette lutte épouse si parfaitement les constantes libanaises qu’elle est au cœur et au centre de la tradition d’un Liban pluraliste, riche de l’harmonie et de la concorde entre ses diverses composantes.
Eh quoi ! Veut-on maintenant nous persuader qu’entre le Liban de toujours, le vrai, l’éternel et un Liban sectaire, extrémiste et violent, il y aurait de la place pour un nouveau centre, un autre milieu ? Que l’on nous permette de raisonner par analogie. Écoutons, pour cela, la leçon d’Aristote sur la notion de « médiété ». C’est au livre II (chap. 6) de son Éthique à Nicomaque, à propos de la définition de la vertu.
La vertu, dit-il en substance, est un milieu entre deux vices contraires, l’un par excès, l’autre par défaut. Mais attention ! « Ce qu’il faut » entre le trop et le trop peu n’a rien à voir avec la médiocrité. Au contraire, c’est un sommet entre deux versants, comme le courage un milieu entre la témérité et la lâcheté, la générosité entre la prodigalité et l’avarice. Il est plus difficile de tenir la ligne de crête que de glisser sur l’une ou l’autre pente. Mais s’agissant de certaines affections telles que la malveillance, l’impudence ou l’envie, ou de certaines actions telles que l’homicide, le vol ou l’adultère, il n’y a pas de place pour la médiété. « Ces affections et ces actions, et les autres de même genre, sont toutes, en effet, objets de blâme parce qu’elles sont perverses en elles-mêmes, et ce n’est pas seulement leur excès ou leur défaut que l’on condamne » (traduction Tricot). C’est une absurdité de parler de juste milieu à ce propos comme si l’on pouvait être « modérément » adultère. Le simple fait de commettre un adultère est une faute. « Mais, de même que la tempérance et le courage n’admettent ni excès ni défaut, parce que la juste moyenne ici constitue en quelque sorte un point culminant, de même les vices que nous avons cités n’admettent ni moyenne, ni excès, ni défaut, parce qu’en s’y livrant on commet toujours une faute. En un mot, ni l’excès ni le défaut ne comportent de moyenne, non plus que la juste moyenne n’admet ni excès ni défaut » (traduction Voilquin).
Quid du président de la République ? Dans la mesure où, en garant de la Constitution, il se pose en défenseur des institutions, jaloux de leur bon fonctionnement, il est bien sûr à sa place au centre. En faire pour autant une exclusivité présidentielle ou à l’usage des hommes du président ne résiste pas à l’analyse. On l’a bien vu à l’usage, la qualification centriste a connu un développement peu homogène : un jour elle apparaît comme un cercle fermé difficilement extensible, un autre jour comme un fourre-tout ouvert à toutes les ambitions.

