Même les derniers événements de Tripoli ont été analysés à la sauce syrienne. Pour la nouvelle majorité, ils s’inscriraient dans le cadre d’un vaste plan visant à provoquer au Liban une discorde entre sunnites et alaouites qui s’étendrait vers la Syrie, alors que le 14 Mars estime qu’il s’agit d’un plan du régime pour créer une diversion en semant le chaos au Liban, pour faire baisser la pression exercée sur lui.
S’il y a une conclusion à tirer de ces avis contradictoires, c’est que le sort des deux pays est intimement lié. D’ailleurs, des opposants syriens se sont réfugiés au Liban et y vivent dans une sorte de semi-clandestinité. Ils seraient une dizaine, des jeunes équipés de téléphones portables sophistiqués qui sont en contact avec les médias étrangers, ce qui leur permet ainsi de relayer les informations qui leur parviennent de l’intérieur de la Syrie.
Rami Nakhlé, alias Malath Aumran, fait partie de ces opposants qui ont été contraints à fuir la Syrie. Il y suit pourtant les développements heure par heure, voire minute par minute. Au Liban, il vit dans la clandestinité car il se sent recherché, le régime syrien ayant de solides alliés au Liban.
Discours présidentiel ou pas, Rami Nakhlé est convaincu que le régime d’Assad est moribond et qu’il va sauter bientôt. Les promesses de réformes arrivent trop tard surtout après les atrocités commises par le régime contre les rebelles et contre la population. Il affirme aussi que ce sont les partisans du régime qui tuent les soldats et les mutilent parce qu’ils cherchent à déserter, précisant que c’est un régime qui réagit à la manière iranienne. Sachant que tuer un opposant pourrait provoquer colère et révolte chez ses proches, il préfère le mutiler avant de le rendre aux siens pour que ceux-ci soient trop effrayés pour réagir. Mais Rami Nakhlé est convaincu que le barrage de la peur est tombé et que celle-ci a changé désormais de camp, assurant que la fin du régime est imminente. La relève ne l’inquiète pas et il dément fermement que les Frères musulmans soient l’alternative au régime actuel.
Les faits rapportés par de nombreux médias semblent toutefois démentir ce dernier point, l’organisation des Frères musulmans s’affirmant comme la force la plus structurée et la mieux organisée à l’intérieur même de la Syrie. D’ailleurs, une des demandes, sans doute la plus pressante, de la Turquie à l’égard de la Syrie est de faire participer les Frères musulmans au pouvoir, en nommant par exemple un membre de cette organisation au poste de Premier ministre. Le président Assad a bien tenté une ouverture dans cette direction en faisant adopter une loi d’amnistie générale qui bénéficie pour la plus grande partie aux détenus appartenant aux Frères musulmans, mais la réponse de la confrérie a été le soulèvement de Hama, qui ressemblait étrangement à une revanche pour les événements de 1982.
Si l’opposition réfugiée au Liban continue d’affirmer qu’il s’agit d’un mouvement pacifiste et démocratique, les médias officiels syriens montrent chaque jour des dépôts d’armes découverts et font état de combats (autrement dit d’échanges de tirs). Chaque partie accuse l’autre des horreurs commises et, en dépit des opérations militaires successives, le retour au calme ne semble pas être imminent. Les spécialistes du régime affirment que celui-ci sera réellement en danger si l’armée se scinde ou si les émeutes atteignent le centre du pay, à savoir les deux grandes agglomérations d’Alep et de Damas qui regroupent près de 70 % de la population.
En attendant que la situation se clarifie, la question qui se pose est la suivante : jusqu’à quand le Liban restera-t-il à l’abri d’une contagion syrienne, alors que le fossé ne cesse de grandir entre les deux camps politiques rivaux ? Entre sunnites du 14 Mars et chiites du 8 Mars, la tension est vive, et entre les deux, les chrétiens, divisés eux aussi, vivent dans la peur de voir leurs frères syriens débarquer en catastrophe. Si, comme le disent certains, les Américains pourraient miser sur les Frères musulmans (selon des conseils turcs) pour contrôler la région et créer un contrepoids à l’Iran, de manière à permettre à Israël de se sentir en sécurité, les chrétiens de la région en seraient les premières victimes. On a vu le sort réservé aux chrétiens en Irak, ainsi que les derniers événements qui se sont déroulés en Égypte. Il suffirait d’un seul incident similaire en Syrie, pour que les chrétiens quittent ce pays et passent par le Liban avant de choisir de lointaines destinations. Les chrétiens d’Orient ne constituent même pas une entrave aux plans occidentaux, puisque personne ne songe à eux. Pourtant, en dépit de ses soucis immédiats, le Liban doit aussi penser à ce contexte explosif pour consolider sa formule et sa cohésion internes. Peut-être alors que pour une fois, la contagion irait dans le sens inverse : du Liban vers la Syrie.


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