Le nouveau gouvernement compte un cinquième candidat malheureux, qui fait partie du lot du président de la République, et un sixième est le fils d’un autre candidat battu.
Sept autres ministres sont des députés qui avaient été élus sur des listes soit du 14 Mars, soit de coalition entre le 14 Mars et les centristes. Ils ne doivent donc leur participation à ce cabinet qu’au fait qu’ils se sont retournés contre leurs électeurs.
On pourrait détailler bien davantage les couacs démocratiques qui affligent la mouture gouvernementale. On ne déboucherait sur rien qu’on ne sache déjà. Mais devant l’autosatisfaction et les prétentions exagérées affichées par d’aucuns, qui sablent le champagne de la « victoire » et parlent de mener des « batailles » à la tête de leurs ministères, il ne serait peut-être pas inutile de dresser quelques rapides constats, dans l’espoir de calmer les ardeurs et de faire prévaloir quelque modestie.
Tout le monde sait que les ambitions affichées du CPL visent à rétablir le lustre de la présence et de la participation chrétiennes au sein du pouvoir libanais, de ses institutions et de son administration. On sait aussi que cette formation et son chef poursuivent cet objectif – théoriquement noble – en jouant le chiite contre le sunnite. Trop souvent, hélas, les faits démentent ce dessein, ou du moins le minent, consciemment ou inconsciemment. Le cas des ministres recalés aux législatives en est un exemple.
Ces candidats, il faut le rappeler, avaient été battus dans des circonscriptions quasi intégralement chrétiennes (Achrafieh, Batroun, Koura), c’est-à-dire par des électeurs en très grande majorité chrétiens. Les nommer ministres aujourd’hui – et en série –, c’est poser un défi méprisant non pas au courant du Futur, non pas à Saad Hariri, mais à ces électeurs chrétiens, et à eux seuls.
L’affaire eût certes été différente et bien plus conforme à la politique déclarée du CPL s’il s’était agi de candidats de cette formation ayant été battus par des électorats majoritairement sunnites, comme par exemple dans le Akkar.
En réalité, depuis les législatives, le général Michel Aoun n’a jamais manqué une occasion de discréditer le choix des électeurs chrétiens en question. On l’a vu notamment aux municipales de 2010, lorsqu’il a remué ciel et terre durant des semaines pour obtenir un accord sur la capitale avec Saad Hariri, aux dépens non pas de ce dernier, mais des Beyrouthins chrétiens. En d’autres termes, sa bataille consistait non pas à contrer le sunnite, mais à écraser le chrétien qui n’est pas d’accord avec lui, dans le but d’être l’unique interlocuteur du sunnite.
Défait une nouvelle fois à Achrafieh, dans la fameuse « bataille des moukhtars » que sa propagande transforma quand même en victoire – en comptant un peu, il est vrai, sur les faiblesses arithmétiques d’une partie de sa base –, le bloc du Changement et de la Réforme cherche à se venger aujourd’hui en nommant au gouvernement non pas un seul, mais deux recalés de cette circonscription (un pour le CPL et un pour le Tachnag).
Ce ne sont là que des vétilles. Le plus grave est ailleurs. La « victoire » que célèbre aujourd’hui le bloc du Changement et de la Réforme, nonobstant l’identité de ses ministres, est-elle vraiment celle de la composante chrétienne du Liban ? Beaucoup de partisans aounistes le croient et continueront à le croire longtemps, quelle que soit l’évidence, parce qu’on veut leur faire croire cela, parce que c’est l’apparence.
D’ailleurs, est-ce vraiment l’apparence ? Le général Aoun dispose de dix ministres, le Hezbollah de deux. Et pourtant, aucun organe de presse de par le monde n’a titré mardi sur la victoire du général. Tous les journalistes de la planète, en revanche, y ont vu « le gouvernement du Hezbollah » ou alors, de façon plus neutre, « un gouvernement dominé par le Hezbollah ». Qu’est-ce à dire ? Que la presse mondiale se trompe et que la gazette de Kfardébiane ou de Hrajel a raison ?
Mais passons. La terre entière sait désormais que le régime syrien, celui-là même qui se livre chez lui à des crimes contre l’humanité, a gravé de son sceau à la fois le renversement du gouvernement précédent et la formation du nouveau. Les seuls qui ne semblent pas le savoir encore sont le général Aoun, ses ministres, ses députés et une bonne partie de sa base.
Sans aller plus loin dans l’analyse, est-il permis de douter qu’un tel rétablissement de l’influence syrienne au Liban – surtout qu’il survient en ce moment précis – puisse constituer un gain pour les chrétiens du Liban ? Qu’une mainmise accrue du Hezbollah autorise d’autres que lui à parler de « victoire » ?
Lorsqu’on prétend lutter contre la marginalisation, on ne se suffit pas de gagner... en marge.


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