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Liban - Gouvernement

Socle fragile et avenir incertain

Il aura donc fallu 144 jours et des poussières à Nagib Mikati pour qu’il mette en place son gouvernement. La durée de vie de cette équipe sera-t-elle plus longue que celle de sa gestation ? La question titillait légitimement hier les salles de rédaction et les chancelleries. Là-dessus, les avis sont très mitigés, d’autant qu’une analyse détaillée de la mouture et de ses assises parlementaires et démocratiques révèle ici des failles, là des contradictions de nature à fragiliser l’ensemble.
Mais avant d’en arriver à ce stade, comment ne pas constater que les circonstances mêmes de la naissance du cabinet ont été particulièrement difficiles et éprouvantes, et ce jusqu’à la dernière seconde. Pour nombre d’observateurs, cette pénible gestation contient en elle-même les germes d’une grave crise de confiance, pour ne pas dire de mésentente, entre les divers acteurs du gouvernement et, du coup, de la majorité censée former l’assise parlementaire du cabinet. Un exemple de cette absence de cohésion a été donné la semaine dernière, lors de la séance manquée à la Chambre pour défaut de quorum. En effet, on a vu à cette occasion se reformer l’ancienne majorité issue des élections de 2009. Une telle configuration peut se reproduire à maintes reprises, d’autant que le Liban a devant lui, dans les prochains mois, un certain nombre d’échéances vitales, donc forcément génératrices de désaccords et de conflits.
D’autre part, on a relevé de diverses sources concordantes hier combien a été explicite le parrainage syrien du nouveau gouvernement. L’empressement du président syrien Bachar el-Assad à téléphoner au président de la République, au Premier ministre et au président de la Chambre, pour leur transmettre ses vœux de succès, aussitôt après l’annonce officielle des décrets de formation du cabinet, ne laissait plus aucun doute sur ce parrainage.
Comme le soulignent de nombreux commentateurs, il est donc clair que dans les circonstances présentes, le gouvernement libanais vivra « ce que vivra le régime syrien ». S’il se maintient, il se maintient et s’il saute, il saute.
Mais pour en revenir à la gestation du cabinet, il convient de noter que les dernières heures, hier même, ont été parmi les plus difficiles. Le Premier ministre désigné s’était rendu au palais de Baabda en matinée avec en poche trois moutures gouvernementales : une de 14 ministres, une autre de 24 et une troisième de 30. Refusant, jusqu’à la fin, de céder sur la question de « l’opposant sunnite », il insistait toujours pour confier un ministère à son allié tripolitain Ahmad Karamé aux dépens de son rival, Fayçal Omar Karamé, dont la nomination était réclamée avec force par le Hezbollah.
Décidé à trancher, M. Mikati défend devant le chef de l’État, Michel Sleiman, sa formule des « 24 ». Invité à se joindre aux préparatifs, le président de la Chambre, Nabih Berry, arrive au palais sur ces entrefaites puis en sort la mine renfrognée. Quelques minutes plus tard, une campagne en règle est entamée par les médias du 8 Mars contre MM. Sleiman et Mikati et le bruit court partout que le Hezbollah et Amal s’apprêtent à exprimer leurs réserves au sujet de la mouture adoptée.
Moins d’une heure après, le litige est réglé, et l’on revient à la formule des « 30 ». Dans l’intervalle, l’imagination fertile du chef du Législatif aura trouvé la parade : sacrifier, de son propre lot, un ministre chiite pour un ministre sunnite de plus. Résultat : on s’est retrouvé, pour la première fois depuis Taëf, avec un gouvernement comprenant sept ministres sunnites et cinq chiites. Et, dans le tas, deux rivaux Karamé.
Un déséquilibre entraînant automatiquement un autre, la géographie politique s’en ressent lourdement. Tripoli, deuxième ville du Liban, disposera de quatre ténors sunnites ou presque au gouvernement, pendant que Beyrouth, la capitale, n’aura que deux représentants, et quasiment inconnus au bataillon.
Plus anecdotique est le cas Talal Arslane. Nommé ministre d’État, sans attribution, alors qu’il réclamait un portefeuille « sérieux », le député de Aley claque aussitôt la porte et tient des propos amers à l’égard du Premier ministre, pendant que ses partisans s’essaient brièvement à la « colère armée » sur les routes de la Montagne.
On ne s’attend pas à ce que cette défection ait des conséquences majeures sur la survie du cabinet et on parle déjà de l’éventualité de remplacer M. Arslane par le député de Baabda, Fadi Aawar.
Autre déconvenue se traduisant par d’intempestives apparitions armées, cette fois-ci dans la Békaa-Ouest, celle de l’ancien ministre prosyrien Abdel Rahim Mrad, totalement écarté de l’équipe mise en place.
Du côté chrétien, le général Michel Aoun sort arithmétiquement vainqueur de l’épreuve de force qui l’opposait au président Sleiman. Il dispose de six ministres proches du CPL (y compris les trois du gouvernement sortant), auxquels il faut ajouter quatre autres pour ses alliés, deux au Tachnag et deux (dont le ministère de la Défense) aux Marada de Sleimane Frangié.
Il convient cependant de souligner que le chef de l’État a réussi à imposer, en la personne de Nazem Khoury, un second ministre de sa région, Jbeil, contrairement au souhait du général Aoun, et que les sources proches de Baabda assurent que le nouveau ministre de l’Intérieur, Marwan Charbel, dont la nomination a été le fruit d’un compromis, est entièrement acquis au président de la République.
D’autre part, des sources « centristes » n’hésitent pas à suggérer que le choix de l’ancien bâtonnier, Chakib Cortbawi, pour le poste sensible de la Justice, s’il contente théoriquement le CPL, n’en satisfait pas moins M. Mikati. Les prochains jours indiqueront sans doute sous quel jour le nouveau ministre envisage la question hautement explosive du TSL.
Mais s’il existe une incertitude à cet égard, c’est en revanche une certitude qui débarque aux Affaires étrangères, le nouveau titulaire, le berryiste Adnane Mansour, étant connu pour être l’un des avocats les plus actifs contre le TSL.
Sur le plan extérieur, le Liban reste évidemment sous observation. Prudents, les États-Unis ont évité de se prononcer sur la composition du nouveau gouvernement – ce qui constitue déjà un petit satisfecit à l’adresse de M. Mikati – mais ils ont clairement indiqué qu’ils le jugeront sur ses actes.
Quant au Premier ministre lui-même, qui a délivré à sa sortie de Baabda le message le plus consensuel qui soit, évitant tout sujet qui fâche, il a affirmé à l’AFP que le nouveau gouvernement ne fera pas basculer le Liban dans le camp radical. Il en a voulu pour garantie le fait que le trio centriste, formé du chef de l’État, de Walid Joumblatt et de lui-même, détienne le tiers de blocage en son sein.
Il reste à noter que le nouveau gouvernement, dont 16 membres font leur entrée pour la première fois, est le plus machiste de ces dernières années : pas une seule femme sur les trente ministres ! La société civile y trouvera à redire.
Il aura donc fallu 144 jours et des poussières à Nagib Mikati pour qu’il mette en place son gouvernement. La durée de vie de cette équipe sera-t-elle plus longue que celle de sa gestation ? La question titillait légitimement hier les salles de rédaction et les chancelleries. Là-dessus, les avis sont très mitigés, d’autant qu’une analyse détaillée de la mouture et de ses assises parlementaires et démocratiques révèle ici des failles, là des contradictions de nature à fragiliser l’ensemble.Mais avant d’en arriver à ce stade, comment ne pas constater que les circonstances mêmes de la naissance du cabinet ont été particulièrement difficiles et éprouvantes, et ce jusqu’à la dernière seconde. Pour nombre d’observateurs, cette pénible gestation contient en elle-même les germes d’une grave crise de...
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