Six heures et demie du matin. Le soleil s'est levé depuis déjà plus d'une heure et la douceur du climat commence à se faire sentir dans les rues du quartier, qui s'éveille doucement. En dépit de l'horaire, les visages ne sont pas fermés face aux bureaux de l'Apsad, à Achrafieh. Une trentaine de personnes sont présentes pour le troisième et dernier voyage de l'association cette année : destination Zahlé, dans la Békaa. Initialement prévue le 19 mai, la visite a été reportée d'une semaine du fait de la grève des transports programmée ce jour-là et finalement annulée au dernier moment.
Quelques minutes de route suffisent pour que l'ambiance monte d'un cran dans le minibus. Les gens se connaissent déjà. La voix de Hassan, responsable de l'association, porte au-dessus des bavardages diffus. Bandeau sur la tête, il explique les différentes étapes de la journée avec une succession de mouvements vifs et d'éclats de voix intermittents... quand il ne décide pas de pousser la chansonnette.
Huit heures. C'est l'heure du petit déjeuner, et cela tombe bien car les premières maisons du village de Chtaura apparaissent. Reconnu pour ses pâtisseries typiques de la région, le bourg est une excellente invitation à s'arrêter une première fois. Une laiterie accueille les visiteurs, pour une première collation à base de sandwiches au labné et aux olives. Des petites galettes au lait, fourrées de graines de sésame et nommées kaak bel halib, viennent rassasier les plus affamés. Déambulant d'une table à l'autre, Hassan en profite pour expliquer la raison d'être de l'association : «Il est très difficile de préserver le patrimoine d'une région sans le soutien de la population. Alors, pour donner un peu de visibilité à notre action, nous organisons des sorties patrimoine une fois par an dans divers endroits du pays. »
« Des nostalgiques »
Face aux vitres du bus, la cité aux toits de tuiles rouges se laisse deviner. Une demi-heure plus tard, le véhicule s'arrête en plein cœur de la vieille ville de Zahlé, la «arouss de la Békaa». Rue du Brésil, de superbes maisons centenaires sont alignées face au jardin des poètes, d'où émerge la statue de Saïd Akl, l'un des plus grands poètes du Liban. Œuvres des Libanais revenus du pays «auriverde», ces bâtisses étalent leurs formes «purement mathématiques», selon un ingénieur de la ville, membre du bureau local de l'Apsad. Le groupe se déploie dans les rues, puis se regroupe face au Grand Hôtel Kadri un moment, là où a été déclaré le Grand-Liban au XIXe siècle par le général Gouraud. Une constatation s'impose: les amoureux du patrimoine comptent très peu de jeunes. Les yeux plongés dans le fleuve Berdawni, Amir tente d'apporter un élément d'explication: «C'est vrai, ce sont des gens plutôt nostalgiques qui viennent participer aux sorties. Pourquoi? Je crois que les jeunes, aujourd'hui, ne s'intéressent plus vraiment au patrimoine de leur pays ou de leur région», déclare lentement ce trentenaire dont la grand-mère est originaire de la ville.
Dix heures, la visite se poursuit dans les lieux saints des grecs-catholiques de la ville, au couvent Saint-Hélier et à l'archevêché melkite. Une mosaïque représentant saint Paul, descendant les remparts de Damas dans un panier, observe l'assemblée, attentive aux exposés historiques du père Édouard puis de l'archevêque.
Suite de la visite à la maison Hindi, l'une des plus anciennes bâtisses bourgeoises de la ville, visitable bien que privée. Sous un atrium soutenu par une dizaine de poutres massives, les voyageurs écoutent attentivement l'histoire de la maison aux arcades datant de la période ottomane, avant de pénétrer d'un pas de loup dans les différentes chambres aménagées en lieux-témoins d'une époque révolue. Plus loin, la maison Geha offre un bon exemple de l'architecture locale de Zahlé. Havre de paix sur les hauteurs de la ville, sa cour fleurie en canonnade de couleurs a abrité pendant plus de trois siècles les réunions des cheikhs de la ville. La bâtisse est toujours occupée par la septième génération de la famille de cheikh Khalil Geha.
Blanc, rouge et rosé, chez Château Ksara
13h, les souvenirs du petit déjeuner sont déjà loin. Pourtant, le bus se dirige vers le Sérail, ancienne prison reconvertie en municipalité, où le maire et un adjoint accueillent la troupe pour une demi-heure d'échanges sur le patrimoine de la ville. L'ambiance est protocolaire. Les élus proposent une halte dans un restaurant surplombant les hauteurs de la cité d'où il est possible d'admirer les méandres du Berdawni. Une membre de l'association, pensive et occupée à fumer à l'écart, déclare que si «l'Apsad est soutenue par le ministère de la Culture, il y a généralement trop peu de soutien de la part des décideurs politiques. Chaque année, le budget est encore plus serré. Nous n'avons pas assez de financements pour communiquer».
La visite d'un établissement de Château Ksara suit le repas. Zahlé est reconnue dans tout le Liban pour être la «cité du vin»: la ville est située au sud d'une région productrice du célèbre breuvage depuis l'Antiquité. Les terrains entourant la partie nord de la ville sont recouverts de rangées de vignes qui alimentent les établissements de vin et d'arak tels que celui de Ksara, fondé en 1857. Alignés en rangs d'oignons, les visiteurs de l'Apsad s'engouffrent d'abord dans ses caves vinicoles, creusées dans la roche sur plus de deux kilomètres. Puis la dégustation vient récompenser tous de leurs efforts. Blanc, rosé, rouge... Si certains visages fatiguent, d'autres semblent au contraire s'éclairer au contact des bons crus proposés.
Après le visionnage d'un documentaire sur l'histoire du domaine, la remontée dans le bus se fait à petite allure. Comme le retour vers Achrafieh. «Pour goûter à nouveau aux joies des journées du patrimoine, il va désormais falloir attendre l'année prochaine», glisse quelqu'un dans le bus, avant de s'endormir, dans la même cacophonie qu'à l'aller.
J.B.

