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Avec la poursuite de la révolte, l’armée syrienne risque l’effondrement

Avec la poursuite de la révolte, l’armée syrienne risque l’effondrement

Éclairage Bachar el-Assad a jusque-là bénéficié du soutien de ses services de sécurité, mais une scission de l'armée n'est pas à écarter avec la poursuite de la contestation et le renforcement des pressions internationales. Interrogés par « L'Orient-Le Jour », des experts évoquent les évolutions possibles de la révolution syrienne.
30/05/2011
Contrairement à ce qui s'était passé en Tunisie, en Égypte et même au Yémen et en Libye, l'armée syrienne a fait preuve depuis le début du mouvement de protestation populaire de loyauté envers le président Bachar el-Assad. Cette fidélité s'explique en grande partie par la complexité de la structure de l'appareil sécuritaire syrien, mis en place depuis l'arrivée au pouvoir de Hafez el-Assad, en 1971.
« Pendant près de 40 ans, les autorités syriennes ont déployé des efforts considérables pour immuniser le régime contre tout coup d'État ou révolte populaire, explique Andrew Terrill, professeur au US Army War College, une école militaire américaine. L'armée est très bien structurée pour être loyale au régime. Elle est formée de plusieurs forces spéciales dominées par la communauté alaouite (10 % de la population), à laquelle appartient également le président Assad. Le reste des troupes est principalement composé de conscrits sunnites ». Ces derniers, poursuit le chercheur, « sont sous une surveillance permanente de la part des services de sécurité, ce qui rend toute rébellion pratiquement impossible sans effusion de sang ».
« La Syrie possède quatre services de sécurité, précise de son côté Ahed el-Hendi, de l'organisation de défense des droits de l'homme Cyber-Dissidents.org. Il y a les renseignements militaires, les renseignements de l'armée de l'air, la sécurité d'État et la sécurité politique. Ces quatre services sont sous la tutelle du Conseil national de sécurité, qui est dirigé par Hicham Ikhtiyar, lequel est sous les ordres directs de Bachar el-Assad. » Et le dissident d'indiquer que « lors des manifestations actuelles, ce sont principalement la garde républicaine et la 4e division de l'armée, toutes deux dirigées par Maher, le frère de Bachar, qui répriment les manifestants, tuant le plus grand nombre de civils ».

Un « processus d'épuration ethnique »
Conscient du risque de scission au sein de l'institution militaire, le régime syrien a tenu à maintenir une grande partie de l'armée à l'écart de la répression. « Pour le siège de Deraa, par exemple, le gouvernement a envoyé des bataillons du Nord, qui étaient moins familiers avec la région », explique Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie au Gremmo (Groupe de recherche et d'études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient). « Dans les régions côtières, le régime a eu recours aux shabbiha, des gangs liés aux moukhabarat et qui sont généralement issus de la communauté alaouite, indique-t-il encore. Ceux-là sont prêts à tout pour protéger le régime. »
Le chercheur estime en outre qu'un « vrai processus d'épuration ethnique se met en place » à Lattaquieh, Banias, Jableh, Tartous et Tell Kalakh, « des villes à majorité alaouite alors qu'historiquement, elles étaient principalement composées de sunnites et de chrétiens ».

Une « Benghazi » syrienne
Dans une tentative de rallier les soldats à leur mouvement, les opposants syriens ont tendu la main à l'armée en annonçant, jeudi dernier, une nouvelle série de manifestations sous le slogan de la « Semaine des défenseurs de la patrie ». Les observateurs s'attendent également à ce que l'opposition, qui se réunira du 31 mai au 2 juin à Antalya, en Turquie, adresse un message fort à l'armée. « L'opposition a enfin compris qu'elle ne peut pas gagner son bras de fer avec le régime tant qu'elle n'a pas réussi à convaincre les militaires de changer de camp », souligne Joshua Landis, professeur à l'Université d'Oklahoma et spécialiste de la Syrie.
Mais plusieurs conditions doivent encore être réunies pour que les militaires acceptent de lâcher Bachar el-Assad. « Dans l'état actuel des choses, tout soldat qui fait défection en Syrie risque d'être condamné à mort, indique M. Landis. Il faut donc, premièrement, que l'opposition parvienne à prendre le contrôle d'une partie du territoire syrien, comme ce fut le cas pour les rebelles libyens à Benghazi. Dans ce cas-là, les soldats seraient encouragés à déserter pour rejoindre la zone "libérée". » Selon lui, il faut appréhender le siège de Deraa à travers cette grille de lecture. Le régime était déterminé à empêcher Deraa de devenir la Benghazi syrienne et donc à empêcher les rebelles de s'emparer totalement de la ville d'où est née la contestation.
« Le deuxième facteur qui pourrait changer la donne en Syrie, poursuit M. Landis, est l'effondrement de l'économie nationale. Le gouvernement ne peut pas survivre éternellement dans une situation de révolte parce qu'il perd énormément d'argent, sans investissements étrangers et sans tourisme. Il arrivera un moment où le gouvernement ne pourra plus payer ses fonctionnaires, et c'est à ce moment-là qu'on pourrait s'attendre à un grand nombre de défections. »

Des garanties internationales
Mais pour Ahed el-Hendi tout cela ne suffira pas sans l'aide de la communauté internationale qui, selon lui, n'a toujours pas défini sa position vis-à-vis de Bachar el-Assad. « Dans le cas de l'Égypte, la France et les États-Unis avaient clairement appelé Hosni Moubarak à quitter le pouvoir, rappelle le dissident syrien qui vit depuis quelques années à Washington. Les sanctions contre le clan Assad ne servent à rien. L'armée a besoin de garanties internationales pour pouvoir lâcher le régime. »
Une scission de l'armée n'est toutefois pas sans risques. Selon Andrew Terrill, « certains responsables alaouites préfèrent une partition du pays, voire même le déclenchement d'une guerre civile, plutôt que de voir le pays dirigé par un gouvernement sunnite. Assad est prêt à verser beaucoup de sang syrien pour rester au pouvoir ».

Risque de guerre
Mais pour Joshua Landis, le président risque de ne plus être à l'abri une fois l'institution militaire divisée. « Si l'armée syrienne s'effondre, le régime se retrouvera dans une situation très difficile parce que le pays risque de sombrer dans une guerre confessionnelle, estime M. Landis. Et les alaouites ne pourront pas gagner cette guerre parce qu'ils sont minoritaires. Leur situation ressemble à celle des sunnites en Irak. »
Selon l'expert américain, une transition pacifique vers la démocratie ne peut se réaliser en Syrie que si « le président décide enfin de mener des réformes politiques en faveur de la démocratie avant de présenter sa démission ». « C'est un scénario qui est déjà arrivé en Syrie en 1954 lorsque l'armée s'était divisée en deux, vers la fin du règne d'Adib Chichakli, rappelle M. Landis. La brigade du Nord avait rejoint le "Parti du peuple" à Alep et Homs, alors que les brigades sudistes s'étaient alliées à Chichakli. À cette époque, la Syrie était pratiquement au bord de la guerre civile. Le conflit a finalement été évité parce que Chichakli a décidé de quitter le pouvoir et le pays. Un scénario identique semble inconcevable aujourd'hui, mais tout est possible. »
Une analyse que Fabrice Balanche ne partage pas. « Assad va se battre jusqu'à la dernière balle, dit-il. Il ne partira pas comme ça. » Selon le chercheur français, le président va poursuivre la répression, tout en promettant encore plus de « petites » réformes. « Cette situation risque de pousser les militants à se radicaliser, prévient l'auteur de La région alaouite et le pouvoir syrien. Les gens se diront que les manifestations pacifiques ne servent à rien et décideront peut-être de passer à des attentats ciblant des policiers, des militaires ou même des quartiers alaouites. » Quoi qu'il en soit, ajoute l'expert, « le régime syrien ne peut plus continuer comme ça. Les cartes doivent maintenant être jouées au niveau international. »

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