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Liban - En Dents De Scie

Les fleurs du mal

Vingtième semaine de 2011.
C'est bien plus profond, plus vital qu'une envie : aujourd'hui plus qu'hier, l'être humain a besoin de poésie. Pas la jolie, pas la lisse, pas la toute dentelée de rimes mignonnes et de beaux pastels : celle-là, les peuples la balayent d'un haussement de paupières. Ce qu'ils veulent, c'est cette poésie qui naît et se magnifie au milieu des cloaques. Sur la fange et les remugles. Une poésie de marécages, de backrooms ammoniaquées, d'antichambres dorées mais puant le foutre, le fin de race et la chute infinie dans mille et un enfers. Une poésie d'Alcatraz ou d'Azkaban, sans rédemption, sans happy end, sans lumière.
Au Liban comme ailleurs. Ou plus qu'ailleurs.
Le discours sur le Moyen-Orient, carrément historique, d'un Barack Obama allègrement giflé à Washington par Benyamin Netanyahu, d'autant plus historique qu'il a fait l'unanimité contre lui et d'Israël et du très iranien Hezbollah, a été vite relégué au second plan. Idem pour cette épuration méthodique orchestrée par la famille régnante de Syrie depuis plusieurs semaines dans une extrême tranquillité. Pour cette quarantaine de tués à bout portant, enfants et adolescents compris, rien qu'en ce vendredi rouge de tous les sangs. Au second plan aussi le vide politique interstellaire au Liban, la bouffonnerie imbécile du 8 Mars, l'épuisante logorrhée du 14, le pathétique de Nagib Mikati. Aujourd'hui, tout cela n'intéresse quasiment personne - ni même une famine, une énième guerre, une catastrophe nucléaire, un autre 11-Septembre, etc.
Tout ce qui compte désormais, ce sont ces minutes de poésie, immondes et sublimes, offertes au monde par Dominique Strauss-Kahn. Des parenthèses, éphémères certes et que d'autres bientôt gommeront, mais qui plongent le monde dans une mono-obsession pathologique. C'est de l'hypnose à l'échelle planétaire, qui réussit l'énorme exploit de rassembler dans le même délire les théoriciens du complot les plus forcenés (les Américains l'ont piégé, Nicolas Sarkozy l'a piégé, le PS l'a piégé, la mafia chinoise l'a piégé, Michael Douglas l'a piégé...), les freudiens les plus allumés (pulsion suicidaire, refus féroce et inconscient d'Élysée, danse de mort entre bestialité et raison...), les solidaires les plus déjanté(e)s, les féministes les plus remonté(e)s, les antiaméricains (et cette démagogie inouïe d'une justice US tellement distordue qu'elle en sera réduite un jour à statuer contre un ham sandwich), les anti-Français, les anti-FMI, les anti-Européens, les antisémites, les racistes, les noirs, les gros, les yeux bleus cheveux noirs, les riches, les pauvres ; tout le monde. Tout le monde ne parle que de ça.
Boursouflés de quotidien miséreux, épuisant, ennuyant, mélancolique, les peuples, les masses salariales, les artistes, les patrons, tous ont cet incontrôlable besoin d'aller au cirque, surtout lorsque le cirque s'invite dans leur salon, leur cuisine ou leur chambre à coucher. Et tout devient normal, à commencer par l'hallucinante empathie avec le (présumé) bourreau. Tout devient possible : Cette chute, il l'a voulue, il l'a désirée ; l'esprit en lui s'est allié à l'animal pour effondrer d'un geste la machine qui s'édifiait autour de lui, telle une prison prévisible et dangereuse (...) L'assaut de l'ouvrière de chambre est un geste fou de libération totale, presque une œuvre d'art (...) DSK est un héros philosophique, un symptôme de notre temps, un saint homme dirait Lacan, écrit Luis de Miranda dans Libération.
Sans le savoir ni le vouloir, Dominique Strauss-Kahn est celui qui a poussé à l'extrême le fascinant processus de destruction/création (mythologique, littéraire, théâtral et cinématographique) en direct, live on CNN ; en cela, ce surdoué est le dernier, mais pas l'ultime poète.
À moins, bien entendu, que l'explication ne soit infiniment plus triviale que cela. Que toute cette histoire n'ait rien à voir avec la moindre forme de poésie existant jusque-là : ni le bas-ventre de l'ex-patron du FMI érigé en superordinateur, ni une quelconque addiction maladive, ni un éventuel et somptueux acte manqué, ni même un complot brillamment ficelé. Qu'en réalité, DSK n'ait été emporté que par cette saleté fondamentale, ce cytomégalovirus qui épargne bien plus le citoyen lambda que le puissant, le fortuné, le brillant : l'impunité. Quel beau cul !, en direction d'une hôtesse de l'air du vol Air France 23, auraient été les derniers mots de DSK avant qu'il ne soit arrêté, rapporte le site Internet lepoint.fr.
Au Liban, cette impunité est une pandémie. Au Liban, c'est très probablement la femme de chambre qui aurait été arrêtée et emprisonnée sans autre forme ou si peu de procès.
Vingtième semaine de 2011.C'est bien plus profond, plus vital qu'une envie : aujourd'hui plus qu'hier, l'être humain a besoin de poésie. Pas la jolie, pas la lisse, pas la toute dentelée de rimes mignonnes et de beaux pastels : celle-là, les peuples la balayent d'un haussement de paupières. Ce qu'ils veulent, c'est cette poésie qui naît et se magnifie au milieu des cloaques. Sur la fange et les remugles. Une poésie de marécages, de backrooms ammoniaquées, d'antichambres dorées mais puant le foutre, le fin de race et la chute infinie dans mille et un enfers. Une poésie d'Alcatraz ou d'Azkaban, sans rédemption, sans happy end, sans lumière.Au Liban comme ailleurs. Ou plus qu'ailleurs.Le discours sur le Moyen-Orient, carrément historique, d'un Barack Obama allègrement giflé à Washington par Benyamin Netanyahu, d'autant...
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