À Aïn el-Héloué, un Palestinien brandissant son arme hier lors de l’enterrement d’un homme tué dimanche à Maroun el-Rass. Ali Hashisho/Reuters
À Maroun el-Rass, sur une petite colline qui surplombe trois kibboutzim israéliens, la distance à parcourir pour arriver en Palestine est d'un kilomètre. C'est ici que le Hezbollah a décidé de construire sur 50 dounoms un immense jardin public qu'il a baptisé « le jardin de l'Iran » et c'est à partir d'ici que ceux qui ont participé à la commémoration de la nakba ont tenté dimanche de rejoindre Israël.
Tout était calme hier matin à Maroun el-Rass. Dans ce village, comme dans le bourg voisin de Bint-Jbeil, l'autorisation du Hezbollah est nécessaire aux journalistes afin qu'ils puissent exercer leur métier.
Au « jardin public de l'Iran », des gardiens nettoyaient les dégâts de la veille, où des plantes ont été arrachées par les manifestants, d'autres rangeaient les drapeaux palestiniens qui étaient hissés dimanche sur d'immenses mâts, alors que des ambulanciers du Hezbollah cherchaient encore des brancards qu'ils avaient égarés.
Sleiman est l'un des responsables des lieux. Il connaît la zone par cœur. Il sait où les Israéliens ont planté leurs mines antipersonnel et où la Finul a déminé pour placer ses bornes marquant la ligne bleue.
« Nous n'avons pas laissé les manifestants entrer dans l'enceinte du jardin ; ils étaient très nombreux. Ils sont restés un peu plus bas. Et puis, exaltés, ils ont couru vers la frontière. Certains d'entre eux ont coupé et franchi les barbelés. C'est à ce moment que les troupes israéliennes se sont mises à tirer sur la foule », raconte-t-il.
« Nous avons évité la catastrophe de justesse. Imaginez le carnage, si ces réfugiés palestiniens avaient sauté sur les mines », lance-t-il, remerciant « la providence » et affirmant - en réponse à une question - que « personne n'a indiqué aux réfugiés palestiniens le chemin à suivre pour éviter les mines ».
Sept colonies voisines
Sleiman montre fièrement « le jardin de l'Iran » inauguré lors de la visite au Liban du président iranien Mahmoud Ahmadinejad en octobre dernier. Le jardin présente entre autres 33 tentes, au nombre des 33 jours de la guerre de juillet 2006. Elles accueillent les familles venues déjeuner et portent chacune le nom d'un district iranien. Cinq salles au nom de cinq miliciens du Hezbollah tués à Maroun el-Rass lors des affrontements ont été aussi construites. Une petite mosquée, constituant la réplique d'al-Aqsa à Jérusalem et portant sur son minaret le drapeau iranien, a également été édifiée.
Il y a aussi une sorte de mirador où l'on peut voir, à l'aide de jumelles, la Palestine de plus près. Mais on n'en a pas vraiment besoin pour distinguer clairement les colonies d'en face. Sleiman connaît leurs noms par cœur, en arabe et en hébreu.
« Avavim, le kibboutz le plus proche, a été construit sur des terrains appartenant à des habitants de Maroun el-Rass. Il y a aussi Salha que les Israéliens ont rebaptisé Yourine, il fait partie des sept villages libanais occupés par Israël, et Kfarderram, une localité chrétienne, nommée Birham en hébreu », dit-il, désignant les trois colonies israéliennes les plus proches de Maroun el-Rass. Il montre quatre kibboutzim un peu plus loin et cite leur nom arabe : Rihanié, Almat, Ras el-Ahmar et Jach.
Sleiman remarque le manège de deux véhicules civils sur la route asphaltée en Israël. « Regardez, cette voiture vient de partir, la jeep a pris sa place. Ça doit être des militaires... Sous l'arbre là-bas, il y a une position israélienne permanente », indique-t-il.
À quelques mètres de la ligne bleue, face aux barbelés coupés dimanche par les manifestants, des véhicules militaires de l'armée libanaise et du contingent français de la Finul sont stationnés sur une route en terre battue. Des soldats inspectent à pied la zone.
L'hôpital de Bint-Jbeil
Bint-Jbeil abrite l'hôpital du Martyr Salah Ghandour relevant du Hezbollah. Cet établissement tenu jusqu'en mai 2000 par la milice pro-israélienne de l'Armée du Liban-Sud a été agrandi par le parti de Dieu. Dimanche, 88 des 112 blessés et cinq des dix morts y ont été transférés. Hier on nettoyait encore la moquette entachée de sang dans une grande salle de conférence.
« Nous avons reçu 93 victimes, dont 5 morts », indique le Dr Ali Chalhoub, directeur du corps médical. « L'établissement dispose de 43 lits. Nous avons secouru les blessés ; leur transfert a été ensuite assuré vers les hôpitaux de Tyr et de Saïda. Les victimes portaient des blessures aux jambes, au bassin, à la poitrine et à la tête. Sur les 93 personnes transférées à l'hôpital Salah Ghandour, deux uniquement étaient libanaises », explique-t-il.
Hier midi, il ne restait plus qu'une seule blessée dans cet établissement de Bint-Jbeil, Zahira. Elle a reçu une balle perdue à l'épaule. Zahira, qui est la sœur de Sleiman, n'était pas parmi les manifestants. « J'étais debout à côté de la tribune consacrée, un peu plus haut, aux journalistes. J'ai vu les soldats israéliens debout derrière les barbelés, alors que les armes d'autres militaires hébreux brillaient sous le soleil entre les arbres. Ce sont ceux-là qui ont tiré sur la foule », dit-elle.
« Je sentais que quelque chose allait arriver. Je voulais soutenir les Palestiniens... Puis j'ai senti une chaleur à l'épaule et j'ai vu le sang », ajoute-t-elle.
La Finul
Au quartier général des Casques bleus à Naqoura, Andrea Tenenti, porte-parole adjoint de la Finul, souligne que « les Casques bleus effectuent actuellement une enquête méticuleuse », notant que « l'armée libanaise était en charge de la zone au moment de l'incident ».
« Dimanche, la troupe a demandé à deux reprises notre assistance. Le matin, elle voulait une aide aérienne, nous avons envoyé des hélicoptères et en début d'après-midi, l'armée nous a contactés pour intervenir afin que nous effectuons un travail de liaison (avec les Israéliens) pour réinstaurer le calme à la frontière », dit-il.
M. Tenenti a noté que le calme règne sur la ligne bleue depuis le début de l'année, soulignant que l'incident de dimanche est le plus important depuis la cessation des hostilités en août 2006.
Il a rappelé que la semaine dernière, lors d'une réunion tripartite à Naqoura, les officiers libanais et israéliens ont manifesté leur attachement au calme le long de la ligne bleue et au respect de la 1701.
À la question de savoir si une enquête commune entre la Finul et la Fnuod (Force de l'ONU chargée de surveiller le désengagement) déployée au Golan pourrait être menée, surtout que le même scénario s'est répété dimanche à la frontière israélo-syrienne, calme depuis 1973, M. Tenenti a souligné que le mandat de la Finul couvre une zone géographique bien précise et elle ne comprend pas le Golan.

