Le cap des cent jours depuis sa nomination ayant été franchi, le Premier ministre désigné, Nagib Mikati, paraît décidé à trancher de manière définitive la question gouvernementale dans les prochains jours et il bénéficierait en cela du soutien du président de la République, Michel Sleiman, et peut-être aussi du chef du PSP, Walid Joumblatt.
Dans certains milieux informés, on affirme que M. Mikati aurait accepté, pour une nouvelle et dernière fois, de surseoir pendant quelques jours à l'annonce d'une mouture de cabinet de « fait accompli », à la demande notamment du président de la Chambre, Nabih Berry, qui l'a reçu hier à Aïn el-Tiné.
On ne sait pas ce qui aurait pu, au cours des dernières quarante-huit heures, modifier l'état d'esprit de ce dernier, qui se disait encore, en début de semaine, « désespéré, malheureux et dans un état lamentable ». Toujours est-il qu'il aurait promis à M. Mikati de déployer de nouveaux efforts de médiation pour parvenir à un compromis entre les principaux acteurs du processus de formation du gouvernement, compromis qui déboucherait notamment sur l'attribution du ministère de l'Intérieur à une personnalité « neutre ».
Mais à supposer que les protagonistes l'acceptent, une telle issue serait-elle suffisante pour débloquer la voie à la mise en place d'un gouvernement dominé par le 8 Mars ? Il est permis d'en douter, dans la mesure où de nombreux observateurs continuent de penser que le nœud de l'Intérieur et la dispute qui se déroule autour de ce ministère entre Rabieh et Baabda ne sont que l'arbre qui cache la forêt.
Pour ces observateurs, le petit combat en trompe-l'œil que mène le général Michel Aoun pour suggérer qu'il est le champion du rétablissement des prérogatives chrétiennes ne pèse pas lourd, en effet, devant le véritable obstacle qui se dresse devant le processus gouvernemental, et qui se rapporte à la situation en Syrie.
En quelque sorte, le général et ses partisans disent eux-mêmes cela, mais en ayant dans l'esprit la volonté de minimiser leur rôle dans le torpillage des efforts en cours. À cette fin, ils pointent du doigt le Premier ministre désigné, accusé de temporiser en attendant de voir dans quel sens le vent de Damas finira par tourner.
Mais on peut dire tout autant du Hezbollah et, de façon générale, du 8 Mars tout entier, dans la mesure où la mauvaise visibilité actuelle chez notre voisine rend aléatoire aux yeux de la nouvelle majorité toute anticipation sur la nature et les objectifs du gouvernement à former. La question peut d'ailleurs être posée en des termes plus simples : former un gouvernement, d'accord, mais pour quoi faire ? Pour se lancer dans une confrontation avec la communauté internationale ?
Est-ce bien le moment ? Ou faudra-t-il au contraire tenter de composer avec elle ? Pour le moment, la réponse ballotte quelque part entre les chars écrasant la révolte de Deraa, les défis que lance l'opposition syrienne au régime et la montée progressive du ton des chancelleries.
En attendant d'en savoir plus, c'est l'économie libanaise qui, comme d'habitude, paie le prix des incertitudes géopolitiques de la nouvelle majorité. Sans parler de l'entrée en décomposition lente mais sûre de l'État et de ses institutions.
Face au « désespoir » de l'un, au jusqu'au-boutisme marginal de l'autre et au silence strident du principal, que fera donc le Premier ministre désigné ? Il brandit, certes, la menace du cabinet de « fait accompli », c'est-à-dire formé de ministres - politiques et/ou « techniques » - ne relevant pas des principales forces en présence. Mais la question serait alors de savoir jusqu'où il pourrait aller avec une telle équipe. Le général Aoun a été suffisamment clair pour dire que son bloc refuserait la confiance à un gouvernement formé sur cette base. Quant au 14 Mars, si certains de ses membres ont, sur une base individuelle, pressé M. Mikati de prendre cette voie, il reste que l'alliance ne s'est pas prononcée collectivement en la matière. Elle est même allée dans le sens d'une radicalisation en invitant le Hezbollah à pratiquement s'aplatir pour qu'elle envisage la possibilité de participer à un gouvernement de « salut national ».
On peut toujours suggérer l'éventualité que le « coup d'État » se retourne et que le 14 Mars, M. Joumblatt et les trois Tripolitains reforment en quelque sorte la majorité parlementaire en votant la confiance à un cabinet Mikati de transition, qui mettrait de côté les grandes questions litigieuses. Cela suppose toutefois que le Premier ministre sortant, Saad Hariri, ait décidé de passer définitivement l'éponge sur la « trahison » de M. Mikati, mais aussi et surtout que le second ait accepté de se mettre totalement sous la coupe du premier.


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