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Liban - Reportage

Souk el-Ahad, un marché aux puces livré à lui-même

Souk el-Ahad est considéré comme le marché aux puces de la classe ouvrière et des travailleurs migrants. Mais quel contrôle les autorités exercent-elles sur un marché où la municipalité est en conflit avec les exploitants du souk ?

Bienvenue à Souk el-Ahad, ou grand marché populaire, un marché situé à Sin el-Fil, et qui déborde sous le pont et jusqu’à la route, provoquant de gros embouteillages en week-end. (Photos Anne-Marie El-Hage)

Des épices de Syrie, d'Iran ou de Turquie présentées... dans des pots de peinture. Des chiots sales exposés dans des cages d'oiseau et qui aboient leur mécontentement. Des milliers d'articles de toutes sortes, vendus à prix dérisoire, depuis les vêtements et chaussures en contrefaçon, portant des noms de griffes célèbres, jusqu'aux copies de CD et DVD, en passant par le linge de maison et les articles de cuisine « made in China ». Mais aussi un coin de brocante où les jeunes ménages viennent chiner, l'espace d'un après-midi. Bienvenue à Souk el-Ahad, ou Marché du dimanche, ce souk installé depuis des décennies à Jisr el-Wati, baptisé également par ses exploitants grand marché populaire. Un souk à l'allure de marché aux puces qui fait l'affaire de la classe ouvrière et de la main-d'œuvre étrangère en quête de bonnes affaires. Mais qui est montré du doigt par la municipalité de Sin el-Fil, irritée par le fait qu'elle ne perçoit pas le moindre revenu d'un marché situé sur un terrain qu'elle affirme lui appartenir.
L'embouteillage est dense, ce dimanche après-midi, à Jisr el-Wati, à l'entrée de Souk el-Ahad. Comme tous les dimanches d'ailleurs. Pare-chocs contre pare-chocs, klaxonnant à qui mieux-mieux, les automobilistes s'impatientent. Car chacun veut s'arrêter, se garer, embarquer ou déposer des passagers, indifférent au ralentissement qu'il provoque.

Des chiots dans des cages d'oiseau
Sous le pont, à quelques dizaines de mètres du fleuve de Beyrouth et avant même l'entrée du marché, les premiers étalages s'offrent déjà aux regards de la clientèle. Le brouhaha règne. Le désordre aussi. On ne se soucie pas trop de l'esthétique, ni même de l'hygiène. Il suffit d'une planche de bois posée sur quelques pierres pour fabriquer un étalage. Les frais sont réduits à leur plus simple expression, car il faut vendre au plus bas prix possible. Ici, les chaussures, entassées sur des planches de bois, sont exposées à partir de 3 000 et jusqu'à 9 000 LL.
À côté, fruits et légumes sont proposés « aux meilleurs prix » par un commerçant fumant tranquillement son narguilé et sirotant son café, sourire aux lèvres. Sa journée s'annonce fructueuse. La clientèle, locale ou étrangère, principalement constituée de main-d'œuvre migrante, observe, tâte, demande les prix, avant de se décider. « Nous venons tout juste d'arriver, dit une femme du Sud, postée devant l'étalage, avec ses filles. Nous avons déjà acheté un jeans. Ce n'est pas vraiment la qualité, mais les prix sont intéressants », constate-t-elle.
Un commerçant syrien propose des eaux de toilette à 5 000 LL. Il fait l'effort de soigner son étalage. Le vendeur d'en face, qui expose des pistaches et friandises de Syrie, avoue, lui, mais avec réticence, qu'il paie 50 dollars de loyer par semaine au comité de gestion du souk pour un espace de 2,5 mètres. Il est pourtant situé à l'extérieur des limites du marché. Qu'ils soient étrangers ou libanais, les commerçants sont méfiants. Ils craignent les journalistes, « qui veulent fermer le souk ». « Nous voulons juste gagner notre vie. Et puis nous faisons l'affaire des pauvres et de la main-d'œuvre étrangère, principalement composée de Syriens, d'Égyptiens et d'Éthiopiennes », dit un vendeur de jeans à l'accent égyptien, qui rend sa monnaie à une cliente de nationalité éthiopienne.
Ici et là, quelques touristes étrangers déambulent, armés de sacs à dos et de caméras. S'apprêtant à quitter les lieux, un touriste français observe : « Cela me rappelle les puces de Clignancourt à Paris il y a trente ans. » « C'est très riche en couleurs et en sonorité. Mais nous n'avons rien acheté », renchérit une femme qui l'accompagne.
Quelques mètres plus loin, retentissent des aboiements de chiens et des sifflements d'oiseaux. Des cages par centaines, renfermant toutes sortes d'animaux, sont exposées à la clientèle. Ce coin est le détour incontournable des enfants qui viennent admirer perroquets, oiseaux, tortues et chiens. Visiblement mécontent d'être enfermé dans une cage si petite, un chiot d'un blanc douteux aboie sans arrêt. Il s'en prend aux grilles de la cage, sans résultat. Personne ne lui prête attention, à part un autre chiot couleur chocolat, tout aussi agressif et qui redouble d'aboiements, lui aussi.

Des épices exposées dans des pots de peinture
Dès l'entrée du souk, flotte une odeur de tabac. D'emblée, les choses semblent moins désordonnées. Les étalages, recouverts de bâches, prennent l'allure de boutiques. La musique de foire diffusée par certains et les refrains des commerçants qui vantent les prix de leurs marchandises donnent aux lieux une allure de kermesse. « La pièce à 2 000 LL, aujourd'hui seulement », hurle un marchand de quatre-saisons dans un porte-voix. Occupant un coin sur plusieurs mètres, un vendeur d'épices s'affaire auprès d'un client soudanais, qui achète du piment moulu. La marchandise, importée de Syrie, est exposée dans des pots de peinture. Personne ne trouve à redire. Pas même la clientèle, attirée par l'étalage, riche en couleurs. L'image est pourtant choquante. Véritable atteinte à la sécurité du consommateur et à la santé publique. Mais qui s'en soucie, alors que des cerbères nous interpellent, visiblement mécontents de voir les objectifs de caméra rivés sur les stands ? « Vous ne pouvez rien faire sans l'autorisation de la direction », dit l'un d'eux, un brin menaçant. Mais ce jour-là, la porte de la direction reste close.
Un vendeur de vêtements en contrefaçon jure par tous les dieux que sa marchandise, qui porte la signature de grands noms du sportswear, est constituée de stocks des dépôts des importateurs. Rien de moins sûr, lorsqu'un tee-shirt pour hommes n'est vendu qu'à 3 000 LL ou à 5 000 LL pour le plus cher. « Ma semaine est remplie, j'expose aussi dans différents marchés du pays », raconte-t-il avec fierté. « Mais la journée est très moyenne, aujourd'hui, déplore-t-il. C'est peut-être dû à la situation régionale. » Originaire de Baalbeck, ce sympathique commerçant, qui fait la promotion de sa marchandise en chantant, affirme occuper le même stand à Souk el-Ahad depuis 15 ans. Non loin de là, un groupe de jeunes travailleurs soudanais exhibe fièrement ses achats. Des chemises, des chaussures de sport, un tee-shirt de foot flambant neufs. « C'est dans nos moyens », avouent-ils avec le sourire.
Un couple s'attarde devant un étalage de linge de maison, avec ses draps et couvertures aux couleurs chatoyantes, « fabriqués au Liban ou importés de Syrie ou de Chine », selon le vendeur. « Nous achetons uniquement des couvertures et des articles de maison. Mais surtout pas de nourriture », dit le client. « C'est tellement antisanitaire », constate-t-il en français.

La librairie multilingue
Un autre couple, plus jeune, déambule dans la partie réservée à la brocante, baptisée le souk des antiquaires. « Régulièrement, nous venons chiner, indique cette habitante d'Achrafieh. Mais aujourd'hui, le prix ne me convient pas. » Çà et là, vieilles machines à coudre, fers à repasser à l'ancienne, bibelots, services de coutellerie en argenterie ou autres font l'objet d'âpres marchandages entre les vendeurs et une clientèle qui se veut sélective. On y vend aussi de l'or, de l'argent ou de vieilles pièces de monnaie. Ici, les loyers sont aussi plus chers. Un commerçant affirme qu'il paie son loyer 200 dollars par semaine. « Ma boutique est ouverte toute la semaine, pas seulement en week-end », explique-t-il.
La librairie multilingue, qui propose des livres neufs et usagés, est sans aucun doute le clou de cette aile réservée à la brocante. Des heures durant, les clients cherchent, lisent et cherchent encore, avant de se décider pour un livre. Cette librairie est le lieu privilégié de l'intellectuel Joseph Abou Damès, qui affirme « fuir la solitude » et « découvrir le neuf et l'ancien ». « J'apprécie aussi d'aller à la découverte des autres, des gens de différentes régions et de différentes nationalités, qu'ils soient arabes, asiatiques ou africains », ajoute dans un français parfait l'homme que chacun salue ici ou là.
Souk el-Ahad bénéficie sans aucun doute d'un immense capital sympathie de la part de la classe ouvrière, qui peut faire son marché à bas prix. Au-delà du conflit qui oppose la municipalité à la direction du marché et qui est entre les mains de la justice, on est en droit de se demander si la classe ouvrière, cliente potentielle du Souk el-Ahad, ne mérite pas, elle aussi, la considération des autorités, notamment des services de protection du consommateur et de la municipalité de Sin el-Fil.

Des épices de Syrie, d'Iran ou de Turquie présentées... dans des pots de peinture. Des chiots sales exposés dans des cages d'oiseau et qui aboient leur mécontentement. Des milliers d'articles de toutes sortes, vendus à prix dérisoire, depuis les vêtements et chaussures en contrefaçon, portant des noms de griffes célèbres, jusqu'aux copies de CD et DVD, en passant par le linge de maison et les articles de cuisine « made in China ». Mais aussi un coin de brocante où les jeunes ménages viennent chiner, l'espace d'un après-midi. Bienvenue à Souk el-Ahad, ou Marché du dimanche, ce souk installé depuis des décennies à Jisr el-Wati, baptisé également par ses exploitants grand marché populaire. Un souk à l'allure de marché aux puces qui fait l'affaire de la classe ouvrière et de la main-d'œuvre étrangère en...
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