Concernant la Syrie, le régime des Assad s'est longtemps considéré comme protégé à cause du fait que la seule relève possible est celle des Frères musulmans. Or, cette organisation plus ou moins liée à el-Qaëda n'était pas dans les bonnes grâces de l'Occident, et en s'emparant du pouvoir en Syrie, elle pourrait rouvrir le front du Golan avec Israël. Mais cette opinion longtemps défendue serait en train de changer. Les Frères musulmans d'Égypte auraient joué un rôle positif dans la révolution dans ce pays et s'ils devaient prendre le pouvoir en Syrie, ils seraient trop occupés à combattre les chiites pour s'occuper du Golan... Pour ces milieux de la majorité, un certain courant en Arabie saoudite aurait ainsi convaincu un autre au sein de l'administration américaine qu'un dialogue est possible avec « les Frères musulmans non violents » et que le renversement du régime syrien dans ce contexte serait un coup fatal porté à l'Iran et au Hezbollah, surtout dans ce contexte trouble d'exacerbation des sentiments confessionnels. Naturellement, ce ne serait pas la position du roi Abdallah qui a d'ailleurs affirmé par téléphone son soutien à Bachar el-Assad, mais au royaume wahhabite, le roi serait actuellement affaibli au profit d'autres courants plus radicaux.
Pour confirmer leur théorie, ces milieux de la majorité estiment que la preuve de l'existence d'un complot contre le régime syrien a été donnée récemment par le quotidien américain Washington Post qui, en publiant des dépêches de WikiLeaks, a révélé que des sommes ont été versées par l'administration américaine pour aider l'opposition syrienne à l'étranger. Tout en reconnaissant que les revendications populaires sont légitimes, ces milieux s'étonnent de l'extension des troubles, en dépit des réformes en cours, dans des fiefs islamistes comme la ville de Homs et bien sûr à Deraa. Ils voient donc dans la poursuite du mouvement de révolte une nouvelle étape du complot visant au renversement du régime et se réfèrent aux dépêches de WikiLeaks (publiées dans le quotidien al-Akhbar) sur les tentatives du Premier ministre chargé des affaires courantes, Saad Hariri, de convaincre ses interlocuteurs américains « de la modération » des Frères musulmans de Syrie et de la légitimité de l'ancien vice-président syrien Abdel Halim Khaddam, en 2006 et 2007. Quatre ou cinq ans plus tard, on en serait donc arrivé à la phase de l'exécution du plan en profitant du moment propice que constitue la vague de soulèvements en faveur des libertés et de la démocratie dans le monde arabe.
Les milieux du 14 Mars démentent de leur côté toute implication dans les soulèvements populaires de Syrie ainsi que toute idée de « complot américano-
saoudien », affirmant que le seul responsable est le régime d'Assad qui n'a rien vu venir, se croyant à l'abri de toute revendication en raison de sa politique d'hostilité aux « plans américano-israéliens ». Ces milieux rappellent que la première réaction du régime syrien a été la répression, avec sa logique sécuritaire. Il a ensuite promis de vagues réformes à travers le discours présidentiel du 30 mars. En même temps, il a tenté de contrôler ses frontières en instaurant une nouvelle coopération avec la Jordanie et l'Irak, puis avec le Liban, en fouillant strictement les camions aux divers points de passage. En même temps, en accusant le Courant du futur, il a adressé un message ferme à l'Arabie saoudite. Mais en voyant la poursuite des émeutes, le régime a accéléré le processus de réformes. Sans grand résultat pour l'instant car, au lieu de se calmer, les manifestants dans certains fiefs islamistes réclament désormais ouvertement la chute du régime.
Faut-il en conclure que le départ du président Assad serait inéluctable, voire imminent ? Les avis sont là aussi partagés. Dans les milieux proches du 14 Mars, la réponse est affirmative, s'appuyant sur le fait que le régime n'est donc plus indispensable aux yeux de l'administration américaine, alors qu'au sein du 8 Mars, on affirme le contraire. Selon ce dernier courant politique, les manifestants syriens ne réussissent pas à faire de grandes mobilisations et ils compensent ce fait en multipliant les agressions contre les forces de sécurité, qui restent alliées au régime reposant sur trois piliers : l'armée, les services de sécurité et le parti Baas. De même, ces milieux du 8 Mars estiment que le régime continue de jouir d'un grand appui populaire et politique, d'autant que les manifestants ont commis une erreur en ayant recours à la violence, la grande majorité des Syriens voulant la stabilité et rejetant la violence. Le régime, qui a déjà entamé des réformes de fond devenues nécessaires, pourra donc mener un coup de force contre les « comploteurs » avec l'appui de la population, ou alors laissera faire le temps qui finira par décourager les manifestants et les entraîner dans de nouveaux dérapages.
Les deux camps sont d'accord sur un point : l'évolution peut ne pas être rapide et il faudrait peut-être attendre deux mois pour comprendre réellement l'évolution de la situation. Serait-ce là la clé cachée de la formation du gouvernement ?


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