Certains ont beau critiquer le général Michel Aoun, il reste le leader le plus franc. C'est bien lui qui, alors que les milieux proches du Premier ministre désigné Nagib Mikati et du Hezbollah, sans parler des proches de Aïn el-Tiné, annonçaient une naissance prochaine du gouvernement, ne cessait de répéter qu'il n'y a rien d‘imminent et que les tractations se déroulent plus à travers les médias que dans les réunions. Jeudi, Mikati l'a finalement confirmé : il a besoin d'un nouveau délai et il a demandé aux Libanais d'être patients. En clair, il n'y aura pas de gouvernement dans un proche avenir. Si les nœuds sont désormais connus, aucun esprit raisonnable ne peut décemment croire que « les droits » du président Sleiman, les revendications du général Aoun ou encore celles de l'émir Talal Arslane et le souci de protéger l'opposition sunnite sont insurmontables au point d'empêcher la naissance du gouvernement. Même s'il est plus facile (et plus rentable politiquement) de faire assumer la responsabilité de la vacance gouvernementale aux parties internes, des milieux de la majorité estiment que le véritable problème est ailleurs. En réalité, depuis sa désignation par la nouvelle majorité, la communauté internationale, à sa tête les États-Unis, a placé Nagib Mikati devant une équation difficile, voire impossible. Toutes les déclarations publiques et à huis clos des responsables occidentaux allaient dans le sens de la formation d'un gouvernement d'union nationale, tout en sachant que le climat général n'était pas propice à une telle option. Mikati a tenté de gagner du temps et de noyer le poisson, jusqu'à ce que le camp du 14 Mars décide officiellement de ne pas participer au gouvernement en gestation. À ce moment-là, il pensait que la communauté occidentale changerait d'avis. Mais les déclarations ont continué à se multiplier allant toujours dans le même sens, ce qui rendait sa mission quasi impossible.
Grâce au large éventail de ses relations, notamment en Arabie saoudite, Mikati avait réussi à obtenir l'encouragement et l'appui du Conseil de coopération du Golfe qui s'était réuni à Riyad. Dans son communiqué officiel, le CCG avait, dans un premier temps, appuyé les efforts de Mikati pour la formation du gouvernement. Ce qui avait permis à ce dernier de donner un nouvel élan aux tractations et de répandre autour de lui un climat d'optimisme. Mais cela n'a pas duré longtemps et l'Arabie saoudite a retiré son appui après les développements à Bahreïn et dans le monde arabe. Se sentant en effet directement menacée, à travers les développements à Bahreïn et au Yémen, sans parler des tentatives de révolte qui se déroulent sur son propre territoire et la proximité de l'Iran, l'Arabie saoudite aurait décidé de passer à la contre-attaque sur tous les fronts possibles : elle a envoyé ses troupes à Bahreïn, elle tente une médiation au Yémen, elle cherche à étouffer le mouvement en son sein et elle durcit sa position au Liban. Mikati (ainsi d'ailleurs que le président Sleiman qui serait aussi dans ce climat) doit désormais affronter une équation impossible : former un gouvernement d'union nationale, selon les exigences occidentales et saoudiennes, avec un camp qui refuse de participer à son gouvernement. À cela, il faudrait ajouter les déclarations incendiaires du Premier ministre chargé des affaires courantes visant à lui rendre la tâche encore plus difficile et on pourrait ainsi mieux comprendre la lenteur de la formation du gouvernement. Bien entendu, aucun responsable ne reconnaîtrait ouvertement le poids des exigences étrangères dans la formation du gouvernement, mais le Liban est plus que jamais sous influence régionale et internationale.
La majorité, qui souhaitait avoir « son gouvernement », se trouve aujourd'hui dans une impasse : elle ne peut pas renoncer à Nagib Mikati qui reste un choix crédible et elle n'est pas en mesure de le contraindre à former ce gouvernement dans les plus brefs délais. De même, les autorités syriennes, qui, dans l'intérêt de la stabilité sur leur territoire, souhaiteraient accélérer le processus de formation du gouvernement libanais, n'ont pas dans le contexte actuel les coudées franches pour peser de façon décisive sur la situation au Liban.
Les événements ont donc beau se multiplier au Liban, on revient toujours à la case départ : les gagnants (si on peut considérer que le 8 Mars a marqué un point dans le renversement de la majorité parlementaire et la désignation de Mikati, tout comme en 2009, le 14 Mars avait remporté la majorité parlementaire à travers les élections sans parvenir à former « son » gouvernement) ne peuvent pas faire fructifier leur victoire et les perdants ne perdent jamais totalement, alors que le mot de la fin vient toujours de l'extérieur des frontières. Dans cet ordre d'idées, il faudra, selon toute probabilité, attendre l'évolution de la situation en Syrie et celle des relations syro-saoudiennes et américaines avant de voir naître un gouvernement au Liban. En réalité, il ne s'agit pas tant pour l'Occident de vouloir telle ou telle autre personnalité à la tête du gouvernement libanais que d'empêcher le Hezbollah et ses alliés de tenir les rênes du pouvoir au Liban et de pousser la Syrie à rompre ses liens avec l'Iran, avec le Hamas et avec le Hezbollah. Ce n'est pas par hasard que le représentant du secrétaire général des Nations unies Michael Williams a déclaré récemment espérer la naissance du gouvernement libanais « dans les prochaines semaines », alors que les Libanais, eux, parlaient de jours...

