Dans les rangs du 8 Mars et de son contingent d'épigones, les tractations en vue de la mise en place du gouvernement tournent ces jours-ci à la foire d'empoigne. Cela n'empêche pas certains ténors de ce camp de nous fournir, par quelques exemples bien choisis, un avant-goût de ce que sera leur diplomatie une fois qu'ils seront confortablement installés au pouvoir.
Commençons par l'attitude à l'égard des révoltes arabes. D'un bout à l'autre de la planète, s'il est un point sur lequel tous les analystes sont d'accord au sujet de ce mouvement de contestation naissant - et il faut insister sur le mot naissant - c'est qu'il n'a pas d'antécédent de cette ampleur dans la partie du monde située entre l'Océan et le Golfe.
Qu'il s'agisse des régimes tombés, en voie de l'être ou, pour l'instant, simplement défiés chez eux, et par delà les évidentes différences entre chacun des États concernés, on observe clairement que ce mouvement présente un trait caractéristique commun : la demande de liberté, de droits civils, de respect de la dignité humaine et de démocratie, en plus des droits sociaux et économiques.
Partout, ce sont à peu près les mêmes slogans plus ou moins libéraux qui reviennent et il n'est nulle part question de renverser le potentat au nom d'une idéologie quelconque, même là où le fondamentalisme religieux s'associe au mouvement.
Or nos huit-marsistes, en particulier le Hezbollah et la clientèle habituelle du régime syrien, n'y voient qu'une matière de plus à incorporer dans le subtil système de surenchère idéologique qu'eux-mêmes et leurs parrains régionaux ont tissé au fil des ans autour de la question palestinienne. Voilà pourquoi ils ne peuvent admettre, par exemple, que ce qui vaut pour l'Égypte vaille aussi pour la Syrie.
Manifestement, cette attitude péche par l'un des défauts suivants : c'est ou bien une effroyable méprise, ou bien une énorme supercherie. Et, dans les deux cas, la gravité de la chose n'est pas dans l'attitude elle-même, mais dans le fait qu'elle provient d'un camp qui s'apprête à former le gouvernement, ce qui signifie qu'en fonction du degré de mainmise du 8 Mars sur le cabinet, cette vision sera appelée à devenir l'un des thèmes majeurs de la diplomatie officielle du Liban, le pays qui, en matière de liberté, était censé être le phare du monde arabe.
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Passons au cas de Bahreïn. À l'évidence, dans ce pays comme dans tous les autres États arabes, il existe une opinion contestataire qui estime avoir des droits et qui, tout à fait légitimement, les réclame. Sans oublier que l'île est la seule, parmi toutes les monarchies du Golfe, à avoir introduit, depuis quelques années, un certain nombre de réformes politiques consistantes, disons que celles-ci sont restées insuffisantes et avouons que la majorité chiite de la population souffre toujours d'une situation d'infériorité par rapport à la minorité sunnite. Combler le décalage est donc une nécessité vitale.
Mais la question qu'on doit se poser dans ce cadre est de savoir si l'exploitation plutôt agressive faite par l'Iran du problème chiite de l'île, comme d'ailleurs de toute la « question chiite » arabe, à des fins hégémoniques manifestes, est de nature à faciliter un tel processus ou, au contraire, à le compliquer.
L'affaire, comme on le sait, avait été en quelque sorte libanisée il y a quelque temps par les bons soins du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, ruant dans les brancards bahreïnis pour remplir la part qui lui revient de la tâche iranienne. Fonçant dans la brèche ainsi ouverte, le Premier ministre sortant, Saad Hariri, a organisé sa riposte. Dans les milieux du 8 Mars, on a immédiatement attribué celle-ci à la mise en œuvre d'un mot d'ordre saoudien.
Pour un grand nombre de Libanais, ce n'est là qu'un exemple de la détestable polarisation des camps politiques libanais autour des deux grands axes régionaux, représentés l'un par Téhéran, l'autre par Riyad. Ce parallélisme pose pourtant un grave problème parce qu'il ignore des paramètres essentiels.
Tout d'abord, sur le plan du principe, il existe aujourd'hui une déformation délibérée de la doctrine traditionnelle adoptée depuis la fin des années cinquante par la diplomatie libanaise (avec bien entendu une parenthèse à l'époque de la tutelle syrienne) : si le Liban doit toujours se tenir à l'écart de la politique des axes, il est entendu que, dans l'esprit des promoteurs de cette doctrine, cette politique doit être appliquée en présence d'axes qui seraient tous arabes, et certainement pas lorsqu'il s'agit d'un consensus arabe face à un axe iranien. Or on cherche insidieusement, parfois en remplaçant le mot « arabe » par les termes « islamique » et « régional », à suggérer que l'Iran fait partie intégrante de l'ensemble auquel appartient le Liban.
Que M. Hariri ait été approché ou pas par l'Arabie saoudite dans l'affaire de Bahreïn, sa position est donc conforme à la tradition diplomatique libanaise et c'est celle du Hezbollah qui, au contraire, la viole.
Ensuite, sur le plan pratique, force est de constater que la position du parti de Dieu ne peut qu'être périlleuse pour les intérêts vitaux des centaines de milliers d'expatriés libanais dans le Golfe, alors que celle du Premier ministre sortant n'aurait d'impact, au pire, que chez quelques amateurs de tapis et de caviar.
Voilà donc à l'évidence un parti qui, tout en s'apprêtant à investir d'une manière ou d'une autre le gouvernement, opte d'ores et déjà pour une diplomatie dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle place les intérêts idéologiques et géostratégiques de cette formation au-dessus de ceux de l'économie libanaise.
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Concluons par la loufoque aventure ivoirienne. Là, il n'est plus question d'idéologie ni de « question chiite ». C'est plutôt la « diplomatie de copinage » mise en œuvre par les gens du 8 Mars qui est en cause.
Un chef d'État est battu par un rival aux élections. Il s'accroche néanmoins au pouvoir. La communauté internationale s'en émeut. Tous les États de la planète stigmatisent d'une seule voix le mauvais perdant. Tous ? Non ! Un seul pays, ou presque, défie la volonté internationale : le Liban, qui ordonne à son ambassadeur d'assister à la ré-investiture du candidat battu. Pourquoi? Parce qu'on faisait de bonnes affaires ensemble ?
Samedi dernier, Hassan Nasrallah s'est efforcé d'en rejeter la faute sur le Premier ministre sortant, en rappelant que les faits remontent à décembre dernier, c'est-à-dire avant que le gouvernement ne soit renversé. Ce faisant, il a feint d'oublier que le Conseil des ministres avait cessé à l'époque de se réunir, pour cause de « crise des faux témoins ». Et il a oublié surtout que le palais Bustros - en particulier la direction générale des Émigrés - est depuis de longues années devenu une annexe de celui de Aïn el-Tiné.
Au train où vont les choses, et puisqu'il faut impérativement que le ministère des Affaires étrangères déménage de locaux, pourquoi ne pas aller directement à la source ? À Haret Hreik ?


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef