Sur le fond, il n'y a pas grand-chose à dire : l'orateur n'avait simplement rien à offrir ; pire, il s'est répété. Mais pour ce qui est de la forme, il faut reconnaître que le spectacle, s'il était loin d'être inédit, n'en suscitait pas moins un grand intérêt.
Vingt-deux ans après la chute du Mur, un soviétisme du plus pur acabit survit encore à nos portes, à une centaine de kilomètres de notre capitale. C'est à la fois fascinant et effarant. Certes, il s'agit d'un soviétisme des terres chaudes, suffisamment métissé de folklore local pour revêtir un air quelque peu juvénile, mais qui ne verse jamais dans une théâtralité excessive, à la Kadhafi.
Notre ophtalmo dûment diplômé ne peut se permettre, en effet, de revêtir, comme l'autre, le masque d'un bouffon de farce. Chez lui, tout est impeccable, de la cravate ajustée au millimètre près au discours compassé et terne - Dieu que c'est terne ! - qui n'est pas sans rappeler l'exposé d'un chef comptable à la fin d'un exercice annuel.
À peine rit-il quelquefois de ses propres boutades, comme lorsqu'il évoque sur un ton sarcastique ces trublions, ces empêcheurs de réprimer en rond que sont al-Jazira et al-Arabiya. Dire que du temps de papa, on n'avait pas à se soucier de ces deux gêneurs !
Ici, le théâtre, ce sont les figurants qui le font. Tel ce député lancé dans une envolée lyrique et qui presse son dictateur, décidément trop modeste, de gouverner la planète, le monde arabe n'étant pas assez grand pour lui !
Des chambres de députés pareilles, il n'y en a plus beaucoup sur terre. On devrait accourir de partout pour voir ça... avant que ce type de curiosités ne disparaisse totalement. En attendant, on ne peut échapper à la tentation, lorsqu'on voit cet aréopage de béni-oui-oui, ce club d'obligés du régime qui, non contents d'être les spectateurs du cirque, veulent bien aussi en être les animaux apprivoisés, de mesurer toute la différence qu'il y a entre la classe politique syrienne et son homologue libanaise.
Imaginerait-on un Michel Aoun en Syrie ? Un Wi'am Wahhab ? Un Walid Joumblatt ? Non, certes. Et c'est bien dommage ! Ça l'est non pas parce qu'on souhaite de mauvaises choses à la Syrie, mais, au contraire, parce qu'en comparant les personnels politiques dans chacun des deux pays, on trouve le nôtre bien supérieur, même avec ses démagogues et ses girouettes.
Il suffit pour un Libanais de jeter un coup d'œil rapide sur l'Assemblée du peuple syrienne pour avoir immédiatement la nostalgie de Michel Aoun, de Nabih Berry et même de Hassan Nasrallah.
Ceux qui pensent que la classe politique libanaise est médiocre n'ont qu'à regarder autour d'eux pour changer d'avis ou du moins relativiser les choses. Et s'il faut regarder plus loin, que verra-t-on ? Des Marine Le Pen !
Mais le parallèle entre le Liban et la Syrie est bien plus intéressant par d'autres aspects. Et surtout celui-ci : comment établir des relations normales - car il le faut - entre deux pays voisins aux panoramas politiques aussi opposés (jusqu'à nouvel ordre) ? De l'autre côté de la frontière, on en est encore au règne de la vérité unique, celle du dictateur ; de ce côté-ci, le choc des vérités se poursuit de la manière la plus débridée, et l'on refuse à l'arbitre - l'État - jusqu'au droit d'utiliser son sifflet.
Vue sous cet éclairage, la problématique des relations libano-syriennes prend une dimension quasi rédhibitoire.
Pour le moment. Car il faut bien espérer qu'un jour ou l'autre il y aura un peuple souverain en Syrie et un État souverain au Liban.


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