On attribue au système confessionnel la responsabilité exclusive de tous les maux du Liban (guerres interethniques, corruption, clientélisme, chômage, etc.) sans rien voir de tel ailleurs et l'on est déterminé à ignorer qu'en dépit de ses imperfections, ce système a permis à différentes communautés de cohabiter sans s'effacer. On oublie trop rapidement l'essor qu'a connu le pays dans les années qui ont précédé les événements Libano-Palestiniens de 1975-1976. Avec un dollar qui ne valait que 3 livres libanaises, le pouvoir d'achat de la monnaie nationale était 500 fois plus élevé et l'économie du pays en était bien plus saine ; le chômage n'avait jamais atteint des records aussi alarmants que ceux d'aujourd'hui et il n'y avait pratiquement pas de Libanais - forcés à l'exil en quête
d'emploi - qui vendaient leurs biens ; et pourtant, nous n'étions pas sous régime déconfessionnalisé ou laïc. Les détracteurs du système pensent que sans le pacte interconfessionnel ce conflit n'aurait pas eu lieu ? Peut-être ; mais les événements de 1970 en Jordanie ne vont pas dans le sens d'une telle supposition et, en tout état de cause, nous aurions bien pu nous attendre autrement à des surprises de nature différente. Bref, la critique focalise sur la moitié vide du verre sans le moindre crédit à sa moitié pleine, et sans anticiper le risque fatal de le voir entièrement vidé de son contenu. Et donc, en extrapolant, nous pouvons parfaitement postuler que ce système est en lui-même un reflet de l'esprit de la Constitution. Il s'ensuit que, pour être recevable, toute proposition de changement doit justifier des mêmes garanties de reflet, au risque de faire perdre au Liban le message de convivialité interconfessionnelle dont il est pratiquement l'unique porteur au monde.
D'ailleurs, à propos de Constitution et de démocratie, les déclarations du président Sleiman retiennent toute notre attention ; en voici deux exemples : (i) « Il faut préserver l'expérience libanaise de diversité et de coexistence entre les communautés... la Constitution libanaise est la seule au monde à avoir consacré cette expérience en conférant aux communautés un rôle dans la vie politique, ce qui donne au Liban une caractéristique qu'il doit préserver » (voir L'Orient-Le Jour du 29/08/2009,
p. 2) ; (ii) « Les changements survenus aux plans sécuritaire, politique et économique entre les années 2000 et 2010 ont permis au monde de découvrir les problématiques de la démocratie numérique qui marginalise les groupes ethniques minoritaires et leur rôle... les États ont commencé à réfléchir aux bienfaits de la démocratie consensuelle, qui octroie un rôle à toutes les parties dans la vie politique, le modèle libanais s'étant avéré le meilleur modèle parmi les régimes démocratiques » (voir L'Orient-Le Jour du 06/02/2010, p. 2).
La suite logique est de définir la diversité et de voir comment la protéger puisqu'elle est consacrée par la Constitution. Elle tient d'abord du fait que le tissu social libanais est composé de plusieurs communautés et la Constitution nous paraît bien en être la garante, puisqu'elle a précisément voulu qu'aucune de ces communautés ne fasse les frais d'une forme quelconque d'hégémonie ou ne soit menacée d'érosion. Quel autre but prioritaire aurait la suppression du confessionnalisme ?
Tout noble que soit le but d'une telle mesure, les divers exemples dans le monde éloigné nous ont malheureusement montré qu'au-delà de la déconfessionnalisation, même la laïcité absolue n'est pas un remède miracle aux difficultés interethniques (Yougoslavie, Caucase, Asie centrale, etc.). Elle peut de surcroît comporter de sérieux risques d'effets contraires pour autant que l'une au moins des communautés qui font la richesse du pays ne puisse s'y conformer de plein gré et sans restrictions. Dans notre environnement direct (et avec tout le respect dû aux pays concernés), les faits ne sont pas plus rassurants. En 1974, Chypre a dramatiquement échoué à son « épreuve de laïcité » avec pour résultat une « note éliminatoire » qui en fait un contre-exemple pour nous. Le parti Baas qui
gouvernait l'Irak était plus sensible que d'autres régimes à la laïcité ; et pourtant, il n'est jamais arrivé à l'institutionnaliser de manière à éviter l'exode des chrétiens ces dernières années par centaines de milliers. Le nassérisme avait aussi un regard positif sur la laïcité, mais il n'a pas mieux réussi que l'Irak à l'institutionnaliser et les récents événements entre musulmans et coptes égyptiens en témoignent bien.
Et c'est au Liban que l'on demande encore plus d'avant-gardisme ? Lui qui - au moins - est le seul pays de la région à ne pas avoir de religion
d'État !
On voudra bien nous excuser car, au vu de ce tableau d'ensemble, l'enthousiasme pour un tel projet sans égard aux impératifs d'équilibre tient beaucoup plus de la spéculation, quand bien même animé d'un sincère souci de réforme !

