Onzième semaine de 2011.
L'indolence de la communauté internationale est souvent impressionnante. Impressionnant aussi est d'ailleurs son (r)éveil lorsqu'elle prend conscience de sa fainéantise et/ou de l'indécence de ses intérêts : ce n'est qu'au bout de ces trente-deux jours pendant lesquels un colonel Kurtz d'opérette assassinait méthodiquement ses compatriotes que le monde a décidé de réagir et d'imposer à la Libye la déjà fameuse résolution 1973 du Conseil de sécurité de l'ONU - et peu importe si cela consacrerait une saugrenue division du pays ou, au contraire, décuplerait la guerre civile et ses ravages : la Libye en général et Benghazi en particulier en avaient sacrément besoin.
En réalité, la 1973 est historique. Même s'ils la coparrainent, les États-Unis ne l'ont ni initiée ni préparée. Dans cette catégorie de lois onusiennes, c'est du jamais-vu. Du coup, l'OPA new yorkaise de ce jeudi ne signe rien moins que le retour aux affaires proche-orientales, cinquante-cinq ans après sa retentissante débâcle de Suez, du bien fantasque tandem franco-britannique. Obsédé par le pourrissement exponentiel d'une diplomatie française guéantisée jusqu'à l'os, Nicolas Sarkozy s'est jeté comme la misère sur le peuple sur l'aubaine libyenne ; il en a même fait, soudainement (re)chiraquisé à outrance, une affaire personnelle, entraînant dans son sillage un David Cameron visiblement taraudé par une furieuse envie de chausser les escarpins malouins de Margaret Thatcher plutôt que les rangers maudits de Tony Blair.
C'est sur cette drôle de trame qu'est alors venu se greffer le quatrième parrain, aussi inattendu que studieusement impliqué : le Liban, dont la diplomatie, depuis la main basse de Nabih Berry sur le palais Bustros, est aussi bandante et prépondérante que celle des îles Tonka. C'est bien la première fois que ce Liban se voyait en moteur d'une résolution onusienne dirigée contre un régime arabe : beaucoup en rêvaient, Mouammar Kadhafi l'a fait. Il y avait du Fouad Boutros et du Tarek Mitri cuvée 2006, dit-on, dans l'œuvre au blanc, ces derniers jours, de l'ambassadeur libanais près le Palais de Verre, et si l'excellent Nawaf Salam s'est certes transcendé, il n'en reste pas moins qu'il était harcelé en ce sens par un consensus national d'airain - un miracle en ces temps de dissonances absolues, plus mois de mars que jamais.
C'est là que le gigantesque culot de la nouvelle majorité parlementaire explose. Parce que le Joker libyen est responsable, entre bien d'autres crimes, du rapt et de l'assassinat de l'inestimable Moussa Sadr, le 8 Mars ne s'oppose plus ni à l'Occident ni à l'ONU. On n'est jamais aussi bien surpris que par soi-même : voilà les cadors du chiisme politique follement ébahis par l'audace de leur coming-out : cet interventionnisme, pire : ces ingérences, ils les appellent désormais de leurs vœux, perdus (une énième fois) dans un sidérant alzheimer grâce auquel sont désormais oubliées toutes les insultes, toutes les avanies, toutes les agressions dans lesquelles ils ont noyé les résolutions onusiennes relatives au Liban, et avec elles, la Finul. Oubliés aussi, au passage, ces hallucinants deux poids, deux mesures : lorsque la Libye, le Yémen et, surtout, l'Arabie saoudite et Bahreïn répondent aux aspirations de changement et autres revendications populaires par la violence et l'oppression, le 8 Mars hurle pratiquement au crime contre l'humanité. Puis se mure dans un silence assourdissant lorsque le régime des ayatollahs asperge les Iraniens de gaz jaune. Ou lorsque les bras armés de la famille Assad tuent quatre manifestants et blessent une centaine d'autres en Syrie, seul soutien polyvalent, faut-il le rappeler, de la dictature Kadhafi.
Et c'est en Syrie que quelque chose de carrément beau commence à frissonner. Quelque chose comme une toute petite esquisse de fin d'hiver qui se dessine à partir de Deraa, dans le sud de ce pays, où les habitants se souviennent sans doute moins bien que leurs compatriotes, géographie oblige, du sinistre massacre de Hama de 1982. Est-ce pour autant que les Syriens, comme les Tunisiens, les Égyptiens et les Libyens, sauront aller chercher au-delà d'eux-mêmes, de leur mémoire, de leurs peurs, et conquérir libertés et démocratie ? Est-ce pour autant que la communauté internationale les aiderait à temps ?
Bien sûr que non. Pas tant qu'Israël continuera de tout faire pour protéger le régime baassiste, plus aujourd'hui qu'hier, maintenant que Hosni Moubarak n'est plus là.
C'est bien là la seule chose que le 8 Mars en général et le Hezbollah en particulier ne risquent pas d'oublier. Ou de faire semblant d'oublier.
PS : cela n’a rien à voir, mais c’est absolument, furieusement à voir. Et revoir, en ces temps de désert local : http ://www.youtube.com/watch?v=zPdt_1ooxOo. Cette publicité conçue par M&C Saatchi Beirut et produite par Zoé Productions pour Kunhadi à l’occasion de la fête des Mères est l’un des actes citoyens, donc éminemment politiques, le plus ample depuis des années.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef