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Moyen Orient et Monde - Le Point

Mourir pour Benghazi

Incorrigibles, ces néoconservateurs américains. Et oublieux des leçons d'un passé pourtant proche. L'autre jour, c'était au tour de Paul Wolfowitz de monter au front dans la campagne pour une intervention musclée contre Mouammar Kadhafi. Dans le Wall Street Journal, l'ancien patron de la Banque mondiale se disait bouleversé par « le spectacle de ces braves Libyens faisant face aux blindés, aux bombes et aux mercenaires ». L'émotion ne suffisant visiblement pas à ce grand cœur, il préconisait d'armer les rebelles, de reconnaître le Conseil national établi à Benghazi et de soutenir le projet de zone d'exclusion aérienne. Après quoi, il suffirait sans doute, pour peu que l'on suive ce fin stratège dans ses élucubrations, d'attendre le moment adéquat pour presser sur le bouton, et hop ! On obtiendrait une démocratie instantanée. Comme en Irak ? Comme en Afghanistan ?...
D'accord, facile, trop facile de tourner en dérision les propos de l'ancien secrétaire adjoint à la Défense sous George Bush fils et principal inspirateur de la glorieuse expédition en terre mésopotamienne. Mais d'un autre côté, comment ne pas constater que l'Occident se retrouve à court de ripostes face à l'imprévisible colonel, que n'étouffent aucunement les états d'âme quand il s'agit de faire tonner le gros canon. Après l'avoir donné pour vaincu, sur le point de passer devant un tribunal ou même un peloton d'exécution, on le voit réussir un inattendu retournement de situation qui donne des insomnies à l'Occident et des idées à ceux d'entre ses pairs hier encore promis, comme lui, à une fin peu glorieuse. Puisqu'il suffit de s'accrocher, arme au poing, à son fauteuil de glorieux guide de son peuple pour opérer un rétablissement, il serait bêtement suicidaire de rééditer la piteuse fuite à Varennes. C'est en gros ce que doivent se dire aujourd'hui les potentats de la région.
Le cas libyen, ou du danger qu'il y a à ne pas se hâter lentement si l'on veut éviter les ennuis que connaît depuis trois jours Nicolas Sarkozy. Dès le début, en effet, le président français a adopté une attitude en flèche culminant avec la reconnaissance officielle du commandement de transition regroupant à Benghazi les responsables du mouvement de contestation. Le gros de la communauté internationale, lui, a opté pour une prudente (et, reconnaissons-le, peu glorieuse) expectative : refus, pour absence de consensus, de l'option militaire et possibilité d'un vote, dans les heures à venir, d'une nouvelle résolution onusienne prévoyant un second train de sanctions.
Le frère Mouammar, pour sa part, paraît déterminé à « écraser l'ennemi », pendant que son fils se déchaîne contre les « amis » de la veille, Berlusconi et Sarkozy en tête. Pendant, surtout, que les troupes demeurées fidèles au régime - essentiellement membres de la tribu des Kadhaf et des volontaires venus des quatre coins de l'Afrique - se préparent à monter à l'assaut de Benghazi, dernier bastion tenu par les insurgés. On aurait tort, à ce propos, de croire que l'essentiel de ces effectifs est constitué de mercenaires venus du Tchad, du Mali ou d'ailleurs. Ce serait oublier que le leader libyen aura déboursé, des années durant, des milliards de dollars sous forme d'aide à ces États. Bien avant de se proclamer « roi des rois » du continent noir - titre qu'il s'était décerné après s'être dit déçu par les Arabes -, il finançait déjà chez ses voisins la construction d'hôtels, d'usines, de supermarchés, de stations d'essence. La nébuleuse des « États unis d'Afrique » (encore une de ses créations) mais aussi l'Union africaine, dont il assure le financement à concurrence de 15 pour cent, lui doivent donc beaucoup et, dans une certaine mesure, toutes deux viennent donc d'entamer, en le soutenant, le remboursement d'une partie de leur dette.
On le voit, la conjoncture est passablement embrouillée, difficile aussi à appréhender par des esprits occidentaux peu aptes à saisir les subtilités des mœurs tribales et les calculs d'un être aussi fantasque que le bouillant colonel. D'où les réticences américaines à se jeter dans la mêlée : il n'y va pas de notre intérêt du moment que nos fournitures en pétrole libyen sont minimes, juge le général Wesley Clark ; nous sommes déjà trop présents ailleurs, dit cet autre ; cela ne marchera pas, souligne le représentant US auprès de l'OTAN, Ivo H. Daadler. Et tous ensemble : il n'existe aucun successeur en vue à Kadhafi.
Ce que l'on commence à murmurer, à voix moins basse que dans un passé récent, c'est que l'Europe a désormais peur d'une déferlante de réfugiés qui viendraient à franchir, de plus en plus nombreux, la Méditerranée. Ce dont Washington se passerait volontiers, c'est d'une poussée antiaméricaine, encore une, dans des pays au sol gorgé de pétrole. « Ni impérialisme ni sionisme », scandaient hier des manifestants tunisiens. Vaste sujet de réflexion pour l'administration Obama.
Incorrigibles, ces néoconservateurs américains. Et oublieux des leçons d'un passé pourtant proche. L'autre jour, c'était au tour de Paul Wolfowitz de monter au front dans la campagne pour une intervention musclée contre Mouammar Kadhafi. Dans le Wall Street Journal, l'ancien patron de la Banque mondiale se disait bouleversé par « le spectacle de ces braves Libyens faisant face aux blindés, aux bombes et aux mercenaires ». L'émotion ne suffisant visiblement pas à ce grand cœur, il préconisait d'armer les rebelles, de reconnaître le Conseil national établi à Benghazi et de soutenir le projet de zone d'exclusion aérienne. Après quoi, il suffirait sans doute, pour peu que l'on suive ce fin stratège dans ses élucubrations, d'attendre le moment adéquat pour presser sur le bouton, et hop ! On obtiendrait une démocratie...
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