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Santé

L’anorexie, un mal qui ronge de l’intérieur...

Isabelle Caro, ex-mannequin anorexique, décédée en novembre 2010 à l’âge de 28 ans. Elle était devenue célèbre pour sa participation à la campagne publicitaire choc Nolita du photographe Oliviero Toscani contre l’anorexie. Photo david-almazan.com

« Un ange habite mon corps. Il gouverne mes pensées, me donne des ordres.
« Je dois manger le moins possible. Manger est source de plaisir, chose que je ne mérite pas. Alors je me prive. Nul ne peut m'en empêcher. Je suis contente, pleine d'énergie, mais, en même temps, je ne sais pas pourquoi je suis si fatiguée et si triste. Je n'ai pas envie de sortir, de quitter mon cocon, où je me sens si à l'aise. Les gens m'irritent. Et ils me forcent à manger ! Pourquoi
veulent-ils que je me
gave ? On me regarde quand je mange : bouchée après bouchée... Ils veulent tous que je grossisse, alors qu'ils sont si minces !
« Je ne comprends pas. Je ne mange pas des quantités énormes et pourtant je ne cesse de m'élargir : je vois ce corps qui ne cesse d'engraisser jour après jour... Alors je me fixe un quota journalier : 600 calories. Limite à ne surtout pas depasser !
« Alors, mon cerveau est devenu une vraie calculatrice. Oui, je calcule en permanence. Je suis la reine des additions ! Mais parfois je dérape et perds le contrôle... et mon ange se fâche. Mais j'ai vite trouvé la solution. Une machine impressionnante, qui, elle aussi, ne fonctionne qu'avec des chiffres : le tapis roulant... Quelle invention ! Et je me fais une joie de marcher des heures et des heures pour effacer mes erreurs et remettre le compteur à zéro. Je n'ai plus que la peau sur les os. On me dit que ma maigreur "fait peur". C'est à ne plus rien y comprendre, il n'y a pas si longtemps, on me disait pourtant que "j'aurais tellement à gagner si je perdais quelques kilos".
« Je ne comprends plus rien. Je préfère rester seule. J'ai mon petit ange qui me protège. Lui seul sait ce que je veux. Lui seul veut mon bien.
« J'ai envie de beaucoup de choses, mais il y a toujours cette petite voix qui est là pour me les interdire. Et comme une victime face à son bourreau, je me tais et m'exécute. »
Témoignage poignant d'une personne souffrant d'anorexie mentale. Cet « ange », c'est sa maladie, c'est ce « monstre » qui entraîne l'anorexique dans une spirale mentale infernale, qui fausse la perception qu'elle a de son corps et, par conséquent, la fait vivre dans le déni de sa maladie.

« Dis-moi ce que tu ne manges pas... »
En effet, il est difficile de comprendre comment raisonne une personne anorexique. On observe une certaine « déconnexion » entre la tête et le corps. Tout se passe dans sa tête qui réfléchit, contrôle, gère et qui, surtout, maîtrise. Tout ce qui a trait à la nourriture, au poids et à l'image du corps devient une réelle obsession, occupant tout l'espace psychique. N'est pas anorexique toute personne qui, se souciant de son poids, réduit son alimentation et fait du sport, comme n'est pas alcoolique toute personne qui a l'usage irrégulier et temporaire de l'alcool. Mais quand l'idéal de minceur tend à devenir exclusif et contraignant, qu'il fascine la conscience, on peut donc parler d'anorexie mentale, véritable maladie loin d'être un simple « caprice d'ado ».

À qui incombe la faute ?
Difficile de dire ce qui provoque le déclic. On évoque souvent un événement douloureux (décès d'un proche, divorce...), des examens scolaires ratés, le stress, une certaine prédisposition génétique, ainsi que l'échec parental, la mauvaise éducation, ou encore le culte de la minceur. Mais identifier la « cause » de ce drame constitue-t-il véritablement la clé du problème, alors que la plupart des victimes n'accèdent jamais à des soins ? Oui, il convient bien d'utiliser le terme de « victime » ici car, dans cette maladie, il n'y a pas de responsables, il n'y a que des victimes enfermées dans une souffrance solitaire, qui les empêche de sortir de leur gouffre sans l'aide de spécialistes.

La voie de la guérison
Pour guérir, la « victime » doit comprendre et accepter sa maladie. Une étape toutefois difficile à surmonter, car le patient vit en déni total et se refuse catégoriquement à toute sorte d'aide ou de traitement.
En effet, il est dans son droit de se demander : comment la nourriture qu'il avait rayée de sa vie pour arriver à un certain « idéal » va soudain devenir son principal remède ? Lui qui fait fi de toute logique, pourra-t-il accepter, comme dit Hippocrate, « que ton aliment soit ta seule médecine » ? S'il arrive à percevoir cette réalité, une première étape vers la guérison est déjà franchie.
Quant aux parents ou aux proches qui souhaitent venir en aide, il est important qu'ils évitent de créer une atmosphère anxiogène en surveillant de « trop près ». Toutefois, leurs inquiétudes ne doivent pas être refoulées. Elles constitueront en temps voulu le déclic nécessaire pour un appel au secours de la part de l'anorexique.
Consulter un spécialiste qui mette le patient en confiance est l'étape la plus importante. Celui-ci pourra établir un diagnostic précis et discuter des « stratégies » à mettre en place. À ce moment, la prise en charge devient multidisciplinaire, faisant intervenir une équipe de professionnels (psychiatre, psychologue, nutritionniste, médecin généraliste...) ayant pour rôle de s'occuper de la souffrance psychique du patient et de veiller à une « réalimentation » plus saine et plus équilibrée. Dans des cas extrêmes et si l'évolution du traitement est jugée trop lente, l'hospitalisation s'avère malheureusement inévitable.
Certes, la voie de la guérison est longue, mais avec un traitement précoce, on peut en effet traiter et guérir l'anorexie.

Hiba SAFIEDDINE,
diététicienne,
spécialiste des
comportements
alimentaires.
« Un ange habite mon corps. Il gouverne mes pensées, me donne des ordres.« Je dois manger le moins possible. Manger est source de plaisir, chose que je ne mérite pas. Alors je me prive. Nul ne peut m'en empêcher. Je suis contente, pleine d'énergie, mais, en même temps, je ne sais pas pourquoi je suis si fatiguée et si triste. Je n'ai pas envie de sortir, de quitter mon cocon, où je me sens si à l'aise. Les gens m'irritent. Et ils me forcent à manger ! Pourquoi veulent-ils que je me gave ? On me regarde quand je mange : bouchée après bouchée... Ils veulent tous que je grossisse, alors qu'ils sont si minces ! « Je ne comprends pas. Je ne mange pas des quantités énormes et pourtant je ne cesse de m'élargir : je vois ce corps qui ne cesse d'engraisser jour après jour... Alors je me fixe un quota journalier : 600...
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