Rechercher
Rechercher

Liban

Les habits du dimanche


Ce n'est sûrement pas un hasard et encore moins quelque caprice de la numérologie si les deux commémorations les plus productives, les plus effervescentes et les plus émouvantes de la révolution du Cèdre restent la première, celle de 2005, et la dernière, celle de ce dimanche 13 mars 2011. Les deux cuvées ont en commun l'assassinat d'un Hariri : Rafic, éliminé physiquement un 14 février il y a six ans, et Saad, balayé politiquement le 25 janvier dernier, et toutes deux ont imposé leur puissance sismique alors que l'Alliance du 14 Mars, ou ce qui lui tenait lieu d'ancêtre : la rencontre de Kornet Chehwane à laquelle s'étaient greffés le Courant du futur et le PSP, était férocement, joyeusement et indiscutablement ancrée dans l'opposition - pour la première fois depuis la fin de l'Anschluss syrien.
En réalité, cette clarté, cette limpidité sont totalement inédites : foncièrement majoritaire en juin 2005 et en juin 2009 de par les urnes, en théorie donc, ce 14 Mars ne l'était plus du tout en pratique, dans la gestion de l'exécutif, à cause d'abord de cette hérésie crétine et létale qui a pour nom gouvernement d'union nationale et, aussi, des pratiques chemises brunes-tee shirts noirs des milices (armées jusqu'aux dents) de Hassan Nasrallah et (véritables pilules abortives) de Michel Aoun, entre portes (du Sérail) qui claquaient, centre-ville qui se paralysait pour plus de dix-huit mois, 7 mai 2008 qui égorgeait, accord de Doha qui blasphémait, tiers de blocage qui stérilisait et terrorisme (exercé sur la personne de Walid Joumblatt) qui dynamitait. Tout un programme - extrêmement fâcheux en réalité, pas seulement parce qu'il engluait le pays dans des moyens âges interminables, mais parce qu'il empêchait toute sanction du 14 Mars, toute demande de compte : leurs électeurs ne pouvaient les juger que sur leur capacité, certes impressionnante, à avaler les couleuvres et à encaisser les paires de claques.
C'est en cela que le 13 mars 2011 est primordial. Pas parce qu'il a écarté d'un revers de drapeau rouge-blanc-cèdre les craintes d'un divorce définitif entre une partie d'un peuple, ses leaders et la scène de leur sublime crime d'amour, cette place des Martyrs/Liberté tellement Gémeaux qu'elle est devenue indispensable. Pas parce qu'il a dessiné au marqueur indélébile, et c'est bien la première fois que cela se fait aussi simplement, aussi naturellement, le contrat socio-politico-moral qui unira, pendant les deux ans et trois mois à venir, c'est-à-dire jusqu'aux législatives de 2013 si le 8 Mars ne les annule pas purement et simplement, une alliance politique à ses électeurs, enfin réconciliés. Pas parce qu'il constitue la dernière chance d'un 14 Mars qui n'a jamais, tragiquement jamais été à la hauteur des espoirs placés en lui. Pas parce qu'il a repris, relancé, redémarré, là où il l'avait arrêté en 2006, son processus éminemment païen de jihad/croisade en faveur d'un État sanctuarisé et bunkerisé, débarrassé des arsenaux illégaux en tout genre, palestiniens soient-ils ou bien libano-syro-iraniens, c'est-à-dire hezbollahis. Pas parce qu'il a brisé le cercle tellement vicieux que cela en devenait risible de la peur, fruit d'une initiative folle à lier parce que pas préparée, parce que coup de poker absolu, parce que tellement spontanée : parier sur le oui d'un peuple, condition sine qua non pour la survie d'une alliance politique.
Si ce 13 mars 2011 restera dans les annales libanaises, c'est parce que, toujours pour la première fois, il a furieusement décomplexé un collectif qui les collectionnait tous - les complexes. Complexée par les affres de son identité plurielle (CdF, FL, Kataëb, PNL, BN, RD, GD, Hantchag, Ramgavar, RKL, RJR, etc.) qui transcendait souvent la schizophrénie ; complexée par sa faiblesse, son masochisme, sa veulerie ; complexée par ses tares ; complexée par sa rage ; complexée par les armes et l'arrogance d'en face ; complexée par les trahisons internes ; complexée par cette affreuse conscience d'avoir été choisie pas parce qu'elle était la meilleure, loin de là, mais par défaut, par dépit ; complexée par Israël et ces stupides accusations de complicité et/ou de collusion lancées une fois par heure contre elle ; complexée par tout et n'importe quoi, l'Alliance du 14 Mars vient de resurgir. Débridée. Excitée. Soulagée. Décomplexée, donc. À l'image du shakespearien Saad Hariri, hier Hamlet torturé, déchiré et saturnien, aujourd'hui Richard III conquérant avec juste ce zeste de folie douce et burlesque, l'adrénaline idéale pour jouer, devant des centaines de milliers de personnes, au male stripper qui n'a peur de rien, au plombier polonais qui retrousse ses manches, au tribun confirmé qui harangue en libanais, qui interagit avec son public dans un mélange Justin Timberlake-Justin Bieber sidérant, qui, en un claquement de doigts, ridiculise l'indécollable Nabih Berry et ses leçons d'alternance, méprise le dédit couard de Walid Joumblatt, crache sur les crises de foie poujadistes de Michel Aoun et embras(s)e la foule avec les deux ou trois mots qu'il faut. Comme Saad Hariri, l'Alliance du 14 Mars, qui avait jusque-là le charisme d'une laitue, se découvre désormais gravement sexy.
Tellement que cela a poussé Nagib Mikati à commettre sa première erreur depuis sa désignation au Sérail. Dans la forme comme dans le fond. L'autoproclamé Zorro de la nation, par la voix d'un visiteur anonyme, a ainsi annoncé que Rafic Hariri a dû effectuer plusieurs salto arrière dans sa tombe mitoyenne de la tribune de la place des Martyrs après avoir entendu certains intervenants multiplier les incitations à la discorde et à la guerre civile. Flanquée certes d'un hommage retentissant au père, intronisé par Nagib Mikati, au grand dam de Michel Aoun, véritable martyr de l'unité nationale libanaise, cette attaque frontale contre la nouvelle opposition est un monumental aveu d'échec. De faiblesse. D'immense difficulté à être autre chose que le mercenaire-milliardaire du 8 Mars. Un aveu et un signe : que le gouvernement naîtra probablement dans les très prochains jours et/ou que la nouvelle opposition planche déjà sur une contre-manifestation en appui aux armes miliciennes du Hezbollah.
Probablement que le 14 Mars, aux manches retroussées désormais, n'attend que cela - sachant que ce qui a été réalisé en cet intense dimanche de nouvelles fiançailles oblige grandement la nouvelle minorité. À de la cohérence. À de la globalité : le TSL, les armes, la 1701, l'État, la loi ne sont pas, loin de là, les seules urgences. À du sérieux. À de la sincérité. À du discernement. À de la vision. À de la persévérance. À des résultats. À une discipline digne d'une véritable opposition. Et, si tant est que cela soit possible, à de l'intelligence.


PS : aussi important sinon bien davantage qu’un homme politique : son entourage. Un ou deux proches parmi les proches de Saad Hariri ont eu en ce dimanche 13 mars une idée des plus imbéciles et des plus immatures. Celle de balancer, sur la façade de l’immeuble derrière la tribune et au moment où le PM sortant l’investissait, un portrait géant du roi Abdallah d’Arabie, qui n’en demandait sûrement pas tant. Que cela ait été adressé à Nagib Mikati pour lui faire comprendre qu’il est totalement isolé sur le plan sunnite ou à Bachar el-Assad pour lui montrer que dans l’équation aux deux S seul le volet saoudite compte n’y change rien. Imposé à une foule ultramétissée, œcuménique et aussi plurielle que celle de ce dimanche, ce portrait (qui aurait pu tout aussi bien être celui de Benoît XVI ou de toute autre statue de Commandeur non libanaise) a immensément gêné. La place des Martyrs ne tolère aucun wali (el-faqih), quelles que soient sa religion, sa race ou ses tendances politiques.

Ce n'est sûrement pas un hasard et encore moins quelque caprice de la numérologie si les deux commémorations les plus productives, les plus effervescentes et les plus émouvantes de la révolution du Cèdre restent la première, celle de 2005, et la dernière, celle de ce dimanche 13 mars 2011. Les deux cuvées ont en commun l'assassinat d'un Hariri : Rafic, éliminé physiquement un 14 février il y a six ans, et Saad, balayé politiquement le 25 janvier dernier, et toutes deux ont imposé leur puissance sismique alors que l'Alliance du 14 Mars, ou ce qui lui tenait lieu d'ancêtre : la rencontre de Kornet Chehwane à laquelle s'étaient greffés le Courant du futur et le PSP, était férocement, joyeusement et indiscutablement ancrée dans l'opposition - pour la première fois depuis la fin de l'Anschluss syrien.En réalité,...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut