À l'heure où de très nombreux Libanais jugent que la priorité des priorités pour le salut de leur pays reste la chute du régime confessionnel (viser à ce point juste, mais se tromper aussi atrocement de timing est terrible...), il est un homme qui bientôt va s'en aller cultiver son jardin après avoir été l'un des principaux moteurs de la deuxième indépendance libanaise : Nasrallah Sfeir.
Indépendamment du fait que ces colonnes ne comptent plus les fois où l'urgence de la laïcisation du Liban a été dite, réécrite, répétée, les croyants et les exégètes gloseront sans doute beaucoup, et à raison, sur l'importance apostolique du mandat du 76e patriarche maronite. Ou alors sur tout ce qu'il aurait dû faire pour aider les mentalités à évoluer et qu'il n'a pas pu ou voulu entreprendre ; sur la désolante absence de progressisme dans le dogme, son affirmation et sa traduction. Sauf que l'histoire immortalisera Nasrallah Sfeir dans ses pages d'or d'abord comme ce leader politique dont l'influence sur l'anamorphose du Liban a été carrément gigantesque. Dans la pure lignée des pères fondateurs d'un maronitisme justement politique que le maître sortant de Bkerké, avec une douceur incroyable, a su sortir de son carcan purement confessionnel, étriqué, intrigant et quelque part stérile, pour lui conférer une dimension nationale absolue : le souverainisme, et un pouvoir de contamination positive ahurissant, que l'intelligence de certains autres et des circonstances parfois tragiques ont certes furieusement, nécessairement aidé.
C'est sur ce maronitisme libanisé à outrance, ce sfeirisme donc, qu'est venu se greffer, dans la foulée du premier appel des évêques de septembre 2000, le druzisme éclairé,
(r)évolutionnaire et littéralement transcendé de Walid Joumblatt, pour former un binôme exhibé dans toutes ses splendeurs en août 2001 et dont les bénéfices continuent de panser, jusqu'à ce jour et pour longtemps encore, chaque ancienne blessure de cette Montagne métissée et fondatrice. Ensuite, une fois assimilé le séisme de février 2005, c'est tout contre ce binôme que sont venus se coller un sunnisme dynamité de fond en comble, déharirisé puis reharirisé, et un chiisme (ultraminoritaire) excédé de la dictature des armes et, tout imbibé de Moussa Sadr et de Mohammad Mehdi Chamseddine, furieusement réfractaire à toute idée de faqih et de sa wilayet.
Est-ce la colère, le traumatisme primitif de la barbe tirée par les partisans aounistes à la fin des années 80, ces tomates lancées comme autant de bombes, qui ont dessiné à l'encre indélébile les contours de la politique du patriarche Sfeir ? Ou alors une conviction aussi enracinée que certains arbres de Feytroun et qui place la primauté d'un État immaculé au-dessus de toute autre considération ?
De la même façon, est-ce que Saad Hariri, censé donner dans les jours (ou les semaines, ou les mois...) à venir les clés du Sérail à son successeur, est-il né politiquement sur le Ground Zero de la place Saint-Georges ou bien a-t-il attendu d'être débarrassé, délesté plutôt, de son habit de Premier ministre, pour afficher, cracher même, tout ce qu'il est, ce qu'il pense, ce qu'il veut ?
Saad Hariri s'en va dans l'opposition, en espérant le faire mieux que son père qui s'y est plus ou moins épanoui pendant quelques mois avant d'être assassiné ; et ce qu'il ne sait peut-être pas encore, c'est que cette translation a des chances de lui aller comme un gant, de lui être grandement utile, de rectifier un tant soit peu les mille et un défauts qui sont encore les siens. Déjà, elle le libère ; déjà, elle l'allège, le déshakespearise, lui évite les affres d'une schizophrénie politique insensée qui l'écartelait entre un Premier ministre soucieux de la stabilité, la sécurité et l'unité nationale d'un Liban ouvert à tous les vents et le fils de son père, dépositaire et garant de son sang, tout entier voûté, arc-bouté sur l'urgence de la vérité et de la justice.
Désormais, Saad Hariri peut dire tout haut ce qu'il pense tout bas. Le voilà aujourd'hui à même de se faire plaisir et, enfin, de répondre aux aspirations de ses partisans. Le voilà désormais dans l'harmonie, dans le naturel, dans le simple, surtout qu'à force de ramer dans le sens contraire des vagues, à force de vouloir ménager tout et tout le monde, à force d'exiger le beurre, l'argent du beurre et le sourire de la crémière, il avait fini par devenir n'importe qui et faire n'importe quoi.
Il ne l'avouera jamais : Saad Hariri doit beaucoup à Nagib Mikati.
Follement concentré sur son but : devenir le Rafic Hariri du XXIe siècle, le Premier ministre désigné joue le temps sans penser une seconde que le temps ne joue pas toujours franchement dans le même camp que le sien. Mais jusqu'à nouvel ordre, Nagib Mikati la joue proprement. Et pas sottement. Et dit à chacun ce qu'il a envie d'entendre - et sans doute le pense-t-il : au chef de l'État qu'il tient à ses prérogatives constitutionnelles comme à la prunelle de ses yeux ; au 14 Mars qu'il espère sincèrement sa participation au gouvernement mais qu'il ne faut pas que l'ex-majorité oublie qu'elle n'est plus majoritaire ; au 8 Mars, qu'il lui est redevable, qu'il défendra ses intérêts, mais qu'il ne faut pas pousser mémé dans les orties, que si la nouvelle majorité a réussi à se débarrasser de Saad Hariri, c'est uniquement grâce à lui et, enfin, au Hezbollah qu'il n'a rien à craindre et à la communauté internationale que le Liban respectera ses engagements. Aussi Barbie soit-il dans son être-au-monde-politique, aussi soucieux soit-il de plaire à tout le monde, donc à personne, Nagib Mikati dit tout.
Sauf une chose, qu'il s'emploie à cacher avec une folle inconscience : la nature et l'intensité de sa dépendance par rapport à Bachar el-Assad et à quel point le mot d'ordre de ce dernier sera(it) prépondérant.
C'est-à-dire à quel point le Tripolitain et autoproclamé Zorro pourrait en être réduit à jeter le bébé avec l'eau du bain. Devant les caméras d'al-Manar ou pas.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef