La perception de ces Bastilles arabes, souvent réputées inexpugnables, qui tombent les unes après les autres sous les coups de boutoir sacrificiels d'hommes, de femmes, de vieillards et d'enfants, n'est pas la même selon que le spectateur soit occidental, asiatique, latino, arabe ou libanais. Il reste naturellement des petits dénominateurs communs, que reconnait jusqu'au plus réactionnaire des voyeurs. Il y a l'émerveillement, qui dissout : le Chinois, le Suédois, l'Ivoirien ou l'Argentin deviennent pour une heure ou un instant libyens, égyptiens, tunisiens, dans une énergie de vie où tout le monde n'est plus, à l'aune d'une globalisation qui se cherche sans jamais se trouver, que citoyen du même monde. Il y a la jalousie, qui catalyse et transfigure : ressentie aux tripes par des masses qui se moquent des décodages analytiques et autres enjeux géopolitiques, la révolution des autres, quelle qu'elle soit, quels qu'ils soient, est un bienheureux cytomégalovirus ; des ailes poussent en quelques secondes et l'on n'entend plus alors que cette néoprière païenne : si eux l'ont fait, pourquoi pas nous ? Il y a aussi la compassion, qui glace : la certitude de savoir que des épopées pareilles ont, comme au Liban par exemple, toutes les chances de mal finir, que les dévoiements, les désillusions, les regrets souvent et les remords parfois, comme au Liban par exemple, vont se suivre et se ressembler.
Mais les acteurs de cette histoire qui galope n'ont pas le temps de se poser ces questions, ni le luxe de ressentir quoi que ce soit : immergés jusqu'aux yeux dans l'immédiateté et l'urgence, ivres de cette adrénaline qu'aucun archéologue, aucun voyant jamais n'ont connue et jamais ne connaîtront, ils dynamitent leur passé et se foutent impérialement de leur futur, proche ou pas soit-il. Ils n'ont pas la moindre idée de ce qui les attend, de l'alternative ; d'ailleurs, ils ne sont même pas sûrs de réellement vouloir quelque chose et ne savent pas non plus si ce qu'ils appellent de leurs vœux ne va pas être pire : ils se souviennent chaque instant, par exemple, de ce Liban pour l'avoir regardé et/ou fantasmé mille et une fois. Tout ce qu'ils exigent, c'est de remodeler leur présent, d'en finir avec des régimes séniles et cacochymes, des théocraties fascisantes ou bien encore, surtout, des dynasties autocratiques et liberticides ; tout ce qu'ils exigent, c'est de respirer ici et maintenant, et tant pis pour demain.
Pour cela, ils sont prêts pour les sept travaux d'Hercule, conscients d'une chose, surtout quand ils sont libyens : qu'ils peuvent mourir avant même d'avoir pu savourer quelque chose. Être libyen en février 2011 relève du suicide et/ou du sacerdoce : ils doivent en découdre avec un des hommes les plus déconstruits qui soit, un des dirigeants les plus rances et les plus atteints qui soit, un Joker cannibale à côté duquel Kim Jong-il ou Mahmoud Ahmadinejad ressemblent davantage à un Albert Einstein aussi geek que nerd : l'autoproclamé Queen of England Mouammar Kadhafi. Et les Libyens ne comprennent ni pourquoi ni comment les autres en général, et les Arabes en particulier, aussi méprisants et intransigeants soient-ils à l'encontre de l'hydrocéphale colonel, peuvent le trouver comique. Ou drôle. Ou fashionisto. Pour eux, il n'est qu'un absolu assassin. D'autant qu'ils ont la terrible prescience, ces Libyens, que le Kadhafi qu'ils ont supporté pendant plus de quatre décennies peut (re)faire jurisprudence, donner de sales idées à ses collègues arabes, du Yéménite à l'Iranien en passant par le Syrien (que les prouesses de son prédécesseur à Hama peuvent booster) ou le Bahreïni : avant les avions de chasse contre Benghazi, les Chinois l'avaient fait avec des chars place Tiananmen... Mais ils sont convaincus, tout enferrés dans leur révolution, que ce sont eux qui donneront l'exemple à leurs frères arabes, pour l'instant encore ligotés et bâillonnés, ou à leurs cousins perses et aux menaces de gaz jaune, entre bien d'autres, auxquelles ils doivent faire face.
Il n'empêche : s'il est un peuple qui a aujourd'hui les yeux et les oreilles et le cœur glués sur ces Libyens, c'est bien le libanais. Parce qu'ils les connaissent bien, les douleurs et les hurlements et les espoirs et les désespoirs et les sangs versés et les rues jonchées : ils ont eu quinze années de déchirements intestins et presque le double d'occupation syrienne. Parce qu'ils la connaissent bien, la mégalomanie des gradés, colonels soient-ils ou généraux ; parce qu'ils l'entendent chaque jour, plus ou moins clairement suggérée, cette phrase insensée : ceux qui ne m'aiment pas ne méritent pas de vivre. Parce qu'enfin, ils l'aimaient, profondément, tous, chrétiens et musulmans, ils aimaient Moussa Sadr, cet imam trop tôt disparu et qui, du paradis des sages où il est, doit s'étrangler chaque heure en jaugeant ce que ses héritiers, Amal et Hezbollah, ont fait du Liban.
Épatés par les Tunisiens, tétanisés par les Égyptiens, heureux pour les Yéménites et les Bahreïnis, la peur au ventre pour les Iraniens et les Syriens, la main dans celle des Libyens et définitivement dégoûtés, répètent-ils, de tous leurs dirigeants, les Libanais, ou du moins une partie d'entre eux, ont décidé, l'ego tout de même un peu atteint : la région s'enflamme et eux regardent, de se re-réveiller. De marcher pour abattre le régime confessionnel. De faire la révolution pour cette chose somptueuse, plus qu'urgente, nécessaire et peut-être suffisante, vitale, mythique, un Graal : la laïcité.
Sauf qu'il y a cent priorités avant elle. Sauf que ce n'est atrocement pas le moment. Comme si un homme atteint d'une très vilaine déficience cardiaque mettant en péril sa vie décidait avant toute chose qu'il fallait enlever les verrues qu'il a sur le torse.
Nous serons toujours un drôle de peuple. Un peuple drôle.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef