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Nos lecteurs ont la parole

Régression et renaissance de la société techno-moyenâgeuse

Par Peter GERMANOS
Le grand frein de notre civilisation actuelle consiste dans l'échec des deux grandes théories économiques contemporaines. La chute du communisme est due principalement à son dérapage dans le totalitarisme, voire l'emprise totale de la société sur les individus (hypersociété) et non pas à cause de la fausseté de la théorie en tant que telle. L'échec du capitalisme quant à lui est dû à son absorption par le « marchéisme » et la libération sans précédent du pouvoir de l'argent. Les deux ont abouti à l'asservissement de l'homme par l'homme. L'homme du goulag et de l'Irak. Le « capitunisme », mélange des deux systèmes instauré en France, n'a pas réussi à endiguer les vieux démons du sectarisme renaissant. Il est donc devenu certain que nous assistons aujourd'hui à la décadence de la civilisation occidentale, voire de la civilisation tout court.
Ce grand frein trouve ses racines dans une régression morale généralisée par l'appât du gain, la cupidité des riches, la compétition à outrance et le culte de l'individualisme. Cette bifurcation à contresens a conduit à l'atomisation des sociétés et à la désolidarisation de ses membres (dissociété). La solution à tous les maux sociaux consiste en un projet de sauvetage individuel (sauve qui peut), tant pis pour les autres. Tous les autres : les pauvres (individus et pays), les vieux, les chômeurs, les minorités, les malades, les handicapés, l'écosystème, etc. Il s'agit d'un gigantesque processus de déshumanisation qui a conduit à une amnésie collective.
La race humaine a oublié le b.a.-ba de l'essence de son existence, c'est-à-dire le respect de soi, de l'autre et de son environnement. Que la vraie richesse ne réside pas dans la quantité de biens matériels (souvent inutilisables) que l'on possède, mais plutôt dans les liens humains que l'on tisse à travers les courtes années de notre passage sur terre. Que le vrai progrès social consiste à donner à chacun selon ses besoins et non pas selon ses qualités ou compétences. Que la meilleure rétribution, c'est la reconnaissance et non pas la jalousie engendrée par les inégalités. Et qu'enfin, l'homo sapiens n'est ni une unité de consommation narcissique (homo devoratus) ni une unité de production robotisée (homo productrix), mais un être moral et affectif, et le plus important des deux : social. En effet, le mythe de la liberté individuelle sans limite amène le désordre moral sans limite, lequel ne tarde pas à déclencher des mouvements réactionnaires et obscurantistes. D'où la nécessité d'un nouveau contrat social en renforçant une économie territorialisée et plurielle (marchande, non marchande et non monétaire), en répartissant mieux le travail et les autres formes de participation à la vie sociale, en valorisant les initiatives de la société civile, en organisant les services collectifs, en s'éloignant d'une société commandée par les marchands, en œuvrant pour plus d'égalité, en sauvegardant les biens publics, en privilégiant la qualité de vie sur l'appétit vorace du gain, la solidarité sur la compétition, la culture sur le fanatisme.
En ce qui concerne la région du Moyen-Orient, des changements systémiques sont en train de se produire. L'effet domino (quels que soient les instigateurs et les causes) semble être comparable aux bouleversements qui ont secoué l'Europe de l'Est à la suite de l'effondrement du mur de Berlin. En effet, les pays arabes ont fini par accumuler tous les mauvais palmarès : dictature, népotisme, corruption, exclusion, fanatisme, etc. Seules demeuraient les diverses solidarités entre groupes et individus, produit d'un héritage ancestral. Les risques qu'encourent ces sociétés après la chute des régimes sont le chaos, les conflits sectaires et confessionnels similaires à ce qui s'est passé dans l'ex-Yougoslavie, et l'invasion du capitalisme sauvage, en laissant libre cours aux narcissismes les plus excentriques et aux plaisirs individuels aux dépens de l'intérêt public. En effet, il faut bien préciser que la démocratie n'est pas synonyme de capitalisme, et que les libertés individuelles et politiques ne vont pas à l'encontre d'une bonne organisation de la société, puisque la démocratie, qui a pour base la règle de la majorité, est profondément antinomique avec le capitalisme marchand qui instaure la dictature des riches (qui représentent une infime minorité) sur la majorité des pauvres. Les néorévolutions qui risquent de chambarder dictateurs, princes et rois de tout bord ne peuvent sortir le monde arabe de sa stagnation que si elles sont accompagnées d'un effort intellectuel sérieux sur le devenir de ces dites sociétés. La démocratie commussocielle ou CCS (communautaire, consensuelle et sociale - moujtamaïya, tawafoukiya, taadoudia) nous apparaît comme la plus adaptée au contexte arabe. Elle consiste en un libre engagement des individus (électrons libres) dans des communautés (corps compacts) d'enjeux et de développement. Elle est rendue possible par l'émergence de ce laboratoire de la mutation de civilisation engagée que constituent Internet et les espaces virtuels (voir le mouvement engendré au pays de Gebran sur Facebook pour la protection et la préservation des vieilles demeures et de l'héritage culturel contre l'appétit vorace des prédateurs de l'immobilier).
La conception de la démocratie commussocielle vise à promouvoir l'exercice et le développement de la liberté responsable des êtres humains et de leurs communautés d'enjeux. Les deux principes fondateurs de la démocratie commussocielle répondent à l'aspiration générale de sens et de cohérence, de liberté et de responsabilité, d'égoïsme et d'altruisme. Elle intègre les aspirations de liberté responsable comme enjeu d'accomplissement humain. Elle reconnaît l'égale dignité des personnes et des groupes humains, différente selon leurs origines et les conditions de leur existence. Elle reconnaît la fraternité et l'égalité (des personnes et des cultures) comme le nécessaire partage des enjeux sociocommunautaires et des contributions personnelles et collectives selon les capacités et vocations particulières de chacun. Elle permet un équitable et responsable partage des ressources et des richesses. Elle synchronise enfin aspirations individuelles, paix sociale, respect de l'environnement et ordre public.
Le grand frein de notre civilisation actuelle consiste dans l'échec des deux grandes théories économiques contemporaines. La chute du communisme est due principalement à son dérapage dans le totalitarisme, voire l'emprise totale de la société sur les individus (hypersociété) et non pas à cause de la fausseté de la théorie en tant que telle. L'échec du capitalisme quant à lui est dû à son absorption par le « marchéisme » et la libération sans précédent du pouvoir de l'argent. Les deux ont abouti à l'asservissement de l'homme par l'homme. L'homme du goulag et de l'Irak. Le « capitunisme », mélange des deux systèmes instauré en France, n'a pas réussi à endiguer les vieux démons du sectarisme renaissant. Il est donc devenu certain que nous assistons aujourd'hui à la décadence de la civilisation...
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