Les étrangers sont évacués par dizaines de milliers de Libye. Un véritable exode. Aris Messinis/AFP
« Ces gens n'ont pas de vraies revendications, leurs revendications sont celles de Ben Laden », a-t-il affirmé. Il a accusé el-Qaëda de manipuler les jeunes en leur donnant notamment des « pilules hallucinogènes » et a exhorté les habitants d'arrêter les partisans du chef d'el-Qaëda et de les traîner devant la justice. Suite aux appels des manifestants à son départ, le colonel Kadhafi a indiqué que son pouvoir était seulement moral. « Je n'ai pas le pouvoir de faire des lois ou de faire appliquer la loi. La reine d'Angleterre n'a pas cette autorité. C'est exactement mon cas », a-t-il dit.
Dans ce message, il s'adressait tout particulièrement aux habitants de Zawiyah, à 60 km à l'ouest de Tripoli, où des « terroristes » ont égorgé plusieurs soldats, selon l'agence officielle JANA. Dix personnes ont été tuées hier dans l'assaut donné par les forces de sécurité dans cette ville, a rapporté de son côté le journal libyen Quryna. Lors de sa première intervention officielle mardi soir, le colonel Kadhafi avait juré, dans un discours enflammé, de réprimer dans le sang l'insurrection, qui a déjà fait plusieurs centaines de morts. Au dixième jour de cette révolte, des témoins arrivés dans la Tunisie voisine ont affirmé que Zouara (120 km à l'ouest de Tripoli) avait été « désertée par la police et les militaires » et « le peuple tient la ville ». L'ouest du pays semblait jusqu'à présent tenu par les autorités. Dans l'Est, la région riche en pétrole tombée aux mains des opposants, des journalistes de l'AFP parvenus à Benghazi, épicentre de la contestation à 1 000 km à l'est de Tripoli, ont vu un millier de manifestants rassemblés devant le tribunal local, devenu quartier général de l'insurrection. Certains d'entre eux campaient dans des tentes non loin et des enfants jouaient dans un char abandonné. Dans la ville d'al-Baïda (1 300 km à l'est de Tripoli), les murs criblés de balles étaient autant de stigmates de la violence des combats entre opposants et « mercenaires » prorégime. « Ils nous ont ordonné d'attaquer le peuple et j'ai refusé », a expliqué un général, Abdel Aziz al-Busta, qui a fait défection comme une dizaine d'autres hauts gradés. « On parle de marcher sur Tripoli. Notre objectif est Tripoli, si Tripoli n'arrive pas à se libérer par elle-même », a dit un autre officier. Dans une école « libérée » de la ville, les opposants à Kadhafi détiennent environ 200 de ses partisans, dont des Tchadiens et des membres de milices, ont constaté des journalistes. Des informations non confirmées ont fait état d'une poursuite des combats à Musratah (150 km à l'est de Tripoli). Les partisans du « guide » sont concentrés à Tripoli, où la milice Khamis disposerait notamment de 9 000 combattants ainsi que de chars, d'avions et d'armes lourdes, selon des informations non confirmées d'habitants anti-Kadhafi à al-Baïda. L'armée régulière, de son côté, a été affectée par les mutineries, selon ces sources qui affirment que le sort de 140 officiers de Tripoli qui s'étaient retournés était inconnu. Le secrétaire général de la Ligue libyenne des droits de l'homme, cité hier par l'agence des missionnaires italiens Misna, a affirmé de son côté que des membres des comités révolutionnaires avaient procédé mardi et mercredi à des exécutions sommaires dans des hôpitaux de la capitale.
Pour sa part, Seif al-Islam, le fils de M. Kadhafi, a indiqué que son pays était désormais accessible aux journalistes « du monde entier », dans une déclaration à sa chaîne de télévision al-Libiya, a rapporté l'agence libyenne JANA. En outre, deux filles de l'ex-chef du protocole de M. Kadhafi, Nouri el-Mismari, exilé en France, ont été enlevées mercredi à Tripoli par des hommes du dirigeant libyen pour démentir à la télévision des propos tenus par leur père, a indiqué hier l'avocat de ce dernier. Par ailleurs, M. el-Mismari, qui réclamait une protection policière à la France, s'est vu opposer un refus.
À l'étranger, l'indignation s'amplifiait contre le régime de M. Kadhafi, au pouvoir depuis près de 42 ans mais de plus en plus isolé après avoir été lâché par ses pairs arabes et plusieurs proches et diplomates. L'ambassadeur français chargé des droits de l'homme, François Zimeray, a estimé qu'il y avait des « éléments précis et concordants pour une enquête pour crimes contre l'humanité », évoquant un bilan non confirmé supérieur à 1 000 morts. L'UE a chargé ses experts d'examiner des interdictions de visa, des gels d'avoirs, et d'éventuelles poursuites contre des dirigeants libyens. La Suisse a décidé de geler « avec effet immédiat » les avoirs que pourraient détenir dans la Confédération le colonel Kadhafi et son entourage, a indiqué le gouvernement helvétique.
Le président américain, Barack Obama, a appelé le président français, Nicolas Sarkozy, hier soir à propos de la Libye, et les deux présidents ont de nouveau exigé ensemble « un arrêt immédiat de l'usage de la force », a annoncé l'Élysée, ajoutant que la France souhaitait une nouvelle réunion urgente du Conseil de sécurité de l'ONU. En outre, les États-Unis souhaitent l'expulsion de la Libye du Conseil des droits de l'homme de l'ONU, a déclaré le porte-parole du département d'État, Philip Crowley. Il a également indiqué qu'une décision serait prise « rapidement » sur d'éventuelles sanctions contre le régime du colonel Kadhafi. Une session spéciale du Conseil consacrée à la Libye doit avoir lieu aujourd'hui à Genève. La Russie et l'Union européenne jugent « inacceptable » le recours à la force contre les manifestants en Libye, a déclaré le président de la Commmission européenne José Manuel Barroso, à l'issue d'une réunion avec le Premier ministre russe Vladimir Poutine à Bruxelles.
De son côté, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a qualifié « d'épouvantable » la répression exercée en Libye par le régime de Mouammar Kadhafi, et appelé à une « forte » dénonciation internationale. Enfin, l'OTAN n'a pas l'intention d'intervenir en Libye, a déclaré le secrétaire général de l'Alliance, Anders Fogh Rasmussen. « Nous n'avons reçu aucune demande » en ce sens, a souligné le responsable de l'OTAN, avant d'ajouter : « En tout cas, toute action doit être basée sur un mandat clair des Nations unies. »

