Dans la cour intérieure d'une maison close où sèchent tristement de vieilles culottes couleur fluo, une dizaine de prostituées aux fines lignes de sourcils dessinées au crayon, tentent de se montrer « fortes » face à ces « terroristes d'islamistes ». Fumant cigarette sur cigarette, Mariam, 35 ans, « responsable » d'une maison de prostitution fréquentée, selon elle, par « des Chinois, des Allemands, des Italiens, des Algériens, des Égyptiens, des Français, des Libyens » et « d'autres » est encore sous le choc. « J'étais terrifiée, dit-elle, le fait qu'ils voulaient nous brûler vives, c'était trop pour moi et mes collègues qui sont ma famille. » Une des prostituées, Lamia, une blonde de 38 ans, portant short et guêtres noires en laine, se demande, elle, « pourquoi ils ont fait ça ». « Quand on offre aux hommes des lieux où ils peuvent s'adonner au sexe, dit-elle, ils n'ont pas besoin d'ennuyer les filles dans les rues, sans oublier que nous sommes aussi en train de nourrir d'autres familles comme les cuisiniers, les femmes de ménage et les coursiers qui travaillent pour nous. »
Un jeune client, visage baissé, interrompt le témoignage de Lamia. Elle disparaît avec lui derrière un simple rideau de toile dans une petite chambre composée d'un lit, d'un bidet et d'un lavabo. Elle réapparaît soudainement, dénudée du bas, pour lancer : « Si le gouvernement nous trouve un travail avec un salaire convenable, nous serions prêtes à arrêter. » Elle dit « gagner 3 dinars (environ 1,5 euro) par client » et avoir « environ 10 à 15 clients par jour ». « Nous ne travaillons qu'avec préservatifs et nous voyons un gynécologue deux fois par semaine », lance-t-elle, jetant de temps à autre un regard sur son client qui l'attend.
Les règles régissant les maisons closes sont strictes : « Nous n'avons pas le droit de quitter la maison, sauf un jour par semaine et pendant les six jours lorsque nous sommes indisposées », explique une autre prostituée. « Si l'une d'entre nous ne respecte pas cette loi, poursuit-elle, nous sommes envoyées un mois ou plus dans une maison de prostitution, loin, très loin de Tunis. »
Dans une autre maison close, au décor composé de meubles entassés, d'un vieux carton et à l'entrée de trois petites caisses rattachées par un cadenas, trois prostituées d'un certain âge confient qu'« elles ne dorment plus la nuit » depuis l'attaque des islamistes. « Je n'ai pas pu travailler aujourd'hui, tellement on a eu peur cette nuit de les voir revenir », confie la « responsable » des prostituées, Rachida, les cheveux retenus par un keffieh palestinien. « Ils ont essayé, dit-elle, de nous brûler avec des cocktails Molotov, mais ils doivent savoir qu'on n'aime pas ce travail et que nous sommes des musulmanes. » Souffrant de problèmes cardiaques, Shérifa, 40 ans, qui a travaillé auparavant comme femme de ménage, explique que « chaque client reste entre 10 à 30 minutes mais certains, comme les ivrognes, peuvent être très violents ». « C'est trop pour mon cœur, explique-t-elle, mais je n'ai pas le choix. J'ai peur qu'ils reviennent pour nous brûler. On ne mérite pas ça, nous sommes des êtres humains. »
Dehors, des hommes s'agglutinent devant l'entrée d'autres maisons closes où attendent d'autres femmes, très légèrement et pauvrement vêtues.

