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Moyen Orient et Monde - Le Billet

Étincelles

La mère de Mohammad Bouazizi pleurant devant une photo de son fils. Louafi Larbi/Reuters

1987. Cette année-là, Augustin Navratil, père de neuf enfants et employé des chemins de fer en Moravie, rédige une pétition en 31 points appelant, entre autres, à une plus grande liberté religieuse, au respect des droits de l'homme et à la fin du monopole idéologique de l'État. Le 4 janvier 1988, le cardinal Tomasek apporte publiquement son soutien à la pétition, qui trouve alors un formidable écho populaire. Des centaines de milliers de Tchécoslovaques la signent. Un paraphe qui pouvait, dans cette république communiste, valoir à son auteur de sérieux ennuis. En mars 1988, les manifestations se multiplient, à Prague, à Bratislava. Navratil, 59 ans, est interné en hôpital psychiatrique. Ce n'est pas la première fois. En janvier 89, une autre figure, ou du moins son souvenir, prend le relais. Le vingtième anniversaire de la mort de Jan Palach, un étudiant tchécoslovaque qui s'était immolé le 16 janvier 1969 à Prague pour protester contre l'invasion de son pays par les troupes soviétiques, rallume la poudre contestataire. L'opposition s'unit, les syndicats rejoignent la contestation, la direction du PC démissionne, la Constitution est abolie... Le régime se dissout sur les vagues de la révolution de velours.

15 décembre 1989. À Timisoara, des villageois se rassemblent autour de la maison du pasteur Laszlo Tökes. Ce dernier est surpris. Certes, il est à l'origine de l'appel à ce rassemblement, mais il ne pensait pas qu'il serait entendu. Du moins pas autant. Ce jour-là, Laszlo Tökes doit être muté. À force de critiquer à longueur de sermons le régime communiste et dictatorial de Nicolae Ceausescu, le pasteur a fini par s'attirer les foudres de son supérieur hiérarchique Laszlo Papp qui, tout évêque qu'il soit, entretient de cordiales relations avec la Securitate. Le pasteur Tökes, lui, n'a pas digéré la dernière lubie du dictateur, à savoir l'éradication de quelque 8 000 villages roumains et le transfert de leurs habitants dans les villes. Le 15 décembre, les fidèles de Timisoara passent en mode bouclier humain autour de la résidence du pasteur. Le lendemain, le flot grossit. Mais le pasteur Tökes ne le sait pas. Il a été enlevé le 15 au soir par la Securitate, spécialiste du poing d'interrogation. La protestation s'emballe. Les hommes du pouvoir tirent. Des manifestants tombent. Mais c'est trop tard, le mouvement est lancé. Il atteint Bucarest. Le 25, les époux Ceausescu sont fusillés après un jugement expéditif.

12 mai 1998. Depuis plusieurs semaines, les étudiants de Djakarta protestent pacifiquement contre le président Suharto, 32 ans de pouvoir au compteur. Le 12 mai 1998, une dizaine de milliers d'étudiants sortent de leurs campus. Parmi eux, Elang Mulia Lesmana, Hafidin Royan, Heri Hartanto et Hendriawan Sie, étudiants de l'université Tri Sakti. Avec leurs camarades, ils investissent l'un des principaux axes de la ville en chantant et en appelant à la fin du Nouvel Ordre, nom un tantinet fasciste donné par Suharto à son régime. Ce jour-là, les étudiants avides de démocratie refusent de retourner sur leur campus. L'armée charge à coups de gourdin, puis elle tire à balles réelles. Panique. Les étudiants fuient. L'armée les pourchasse. Au soir de ce 12 mai, Elang, Hafidin, Heri et Hendriawan entrent dans un bilan, celui des morts de la journée. Les premiers depuis le début de la contestation. Quatre morts qui transforment une révolte pacifique en indignation générale. Djakarta sombre dans un sanglant chaos, les étudiants assiègent le Parlement. Le 21 mai Suharto jette l'éponge. En 2005, Elang, Hafidin, Heri, Hendriawan reçoivent le titre posthume de « héros de la réforme ». En 2008, Suharto meurt. En 2011, les parents d'Elang, de Hafidin, de Heri et de Hendriawan ne connaissent toujours pas l'identité des assassins de leurs enfants.

17 décembre 2010. Ce matin-là, il fait froid à Sidi Bouzid. Mohammad Bouazizi, un Tunisien de 26 ans, attend le chaland derrière son étal. Mais c'est la police qui vient. Mohammad sait à quoi s'attendre, lui qui vend ses fruits sans permis. Ce matin-là, une policière le gifle et lui confisque ses oranges. Ce n'est pas la première fois que Mohammad, diplômé sans emploi, se fait humilier ainsi. Mais c'est la fois de trop. Mohammad tire son étal devant le siège du gouverneur de la région, monte sur la planche, l'arrose d'essence, s'arrose d'essence. Brasier. 18 jours plus tard, Mohammad meurt. 10 jours plus tard, Ben Ali fuit. 28 jours plus tard, Moubarak tombe.
1987. Cette année-là, Augustin Navratil, père de neuf enfants et employé des chemins de fer en Moravie, rédige une pétition en 31 points appelant, entre autres, à une plus grande liberté religieuse, au respect des droits de l'homme et à la fin du monopole idéologique de l'État. Le 4 janvier 1988, le cardinal Tomasek apporte publiquement son soutien à la pétition, qui trouve alors un formidable écho populaire. Des centaines de milliers de Tchécoslovaques la signent. Un paraphe qui pouvait, dans cette république communiste, valoir à son auteur de sérieux ennuis. En mars 1988, les manifestations se multiplient, à Prague, à Bratislava. Navratil, 59 ans, est interné en hôpital psychiatrique. Ce n'est pas la première fois. En janvier 89, une autre figure, ou du moins son souvenir, prend le relais. Le vingtième...
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