La thèse principale de Le Bon consiste à distinguer les « foules homogènes » des « foules hétérogènes ». On pourrait simplifier en disant qu'une foule n'est pas une masse informe. Le point de départ de la réflexion de Le Bon est que les changements importants dans l'histoire ont leur origine dans « les idées des peuples ». Analysant son époque, il affirmait que l'émergence de technologies nouvelles, couplée à la destruction des croyances religieuses traditionnelles, ferait entrer la société dans une période de transition plus ou moins chaotique qui sera nécessairement suivie par une puissance inconnue jusqu'alors : celle des « foules ». La pierre angulaire de la thèse de Le Bon est que les conditions sociotechnologiques font évoluer intellectuellement les foules en faisant accéder « les classes populaires au niveau requis pour revendiquer un poids politique. Or l'opinion de ces classes exige le retour à un communisme primitif qui menace les classes supérieures ». Telle est le résumé de toute la dynamique du XXe siècle, entrevue au tournant du siècle.
Mais Le Bon n'avait pas une opinion très favorable des foules. Elles « sont incapables d'avoir des opinions quelconques, en dehors de celles qui leur sont suggérées ». Aucune force créatrice ne peut donc émerger au milieu de ces vastes ensembles humains incapables qui ne font que suivre leurs instincts ou leurs émotions. Ces foules de Le Bon peuvent, tout au plus, précipiter la fin d'une civilisation vieillissante lorsqu'une classe d'intellectuels est en mesure de manipuler leur vie émotive et de les transformer en outil de rupture historique d'un ordre donné en vue de la conquête du pouvoir. Toute l'histoire du XXe siècle est contenue dans ces propositions. Dans la mesure où un chef quelconque est en mesure de s'adresser aux instincts d'une foule, il pourra en faire un outil redoutable. Les révolutions de type bolchevique, les systèmes fascistes, les grands mouvements du panarabisme ou de tout mouvement nationaliste illustrent ces notions. D'innombrables travaux sont venus confirmer la justesse de la vision de Le Bon. Les systèmes politiques, dictatoriaux et/ou totalitaires, qui continuent à soumettre les peuples à la volonté d'un seul ou d'un appareil sécuritaire continuent à fonctionner comme si les idées de Le Bon étaient des vérités immuables. Est-ce réellement le cas ?
Déjà, en 1979, la révolution de Khomeyni avait mis à mal l'analyse de Le Bon. Cette révolution n'était pas la conséquence d'une manipulation des instincts d'une foule par un clergé obscurantiste. Henri Corbin fut un des rares à comprendre que ce mouvement avait déjà eu lieu dans l'imaginaire collectif du peuple et que la rupture avec l'ordre établi ne faisait qu'exprimer la religiosité de tout un peuple. Ce fut donc d'abord une révolution d'images et de représentations dont la conséquence fut l'émergence d'un être collectif doté d'une volonté commune. En cette deuxième décennie du XXIe siècle, le monde est surpris par le tsunami qui déferle sur le monde arabe, en coma léthargique depuis de longs siècles. Le phénomène étant en cours, il serait hasardeux d'essayer de prendre un certain recul pour le comprendre. Mais les événements qui ont secoué l'Égypte notamment révèlent certains indices significatifs :
- Le mouvement des foules hétérogènes a été précédé par tout un travail dans l'ombre, celui des réseaux virtuels de communication entre citoyens. On n'a pas remarqué de manipulation préalable par des idéologues ou des intellos en mal d'auditoire.
- Les moyens informatiques ont été efficaces pour mobiliser et lorsqu'ils furent interrompus, le mouvement n'a pas ralenti, les citoyens se sont arrangés pour communiquer ensemble.
- Ces foules égyptiennes, toutes jeunes, n'étaient pas destructrices comme l'affirme Le Bon. Elles ont exprimé des besoins individuels de dignité, de liberté, de droits fondamentaux.
- Ces foules n'ont pas sécrété des « notables » représentatifs qui ont récupéré le mouvement comme ce fut le cas le 14 mars 2005 à Beyrouth où les pires féodalismes ont transformé le printemps d'un peuple en un conglomérat de forces hyperconservatrices.
- Les foules égyptiennes n'ont pu être récupérées, ni par M. Baradeï, ni par M. Amr Moussa, ni par les Frères musulmans, dont le rôle n'a duré que le temps d'un discours télévisé.
- Ces foules n'ont pas engendré des forces politiques représentatives mais
une volonté politique inébranlable : le départ de l'autocrate ; ce qui a obligé le chef d'un gouvernement et celui de l'état-major à descendre sur la place publique, l'agora, pour dialoguer avec les gens.
L'enseignement est immense. Dans les cités de la Grèce, ces foules qui exprimaient la volonté du peuple au cœur de l'agora en dialoguant avec le pouvoir s'appelaient ecclésia. Les dictateurs résiduels du XXIe siècle peuvent trembler sur leur fondement. Par la mutation technologique moderne, l'ecclésia n'est plus la foule manipulable et destructrice de Le Bon, mais l'assemblée hétérogène des personnes libres. C'est à elle, à cette assemblée, qu'il convient d'appliquer l'adage : vox populi vox Dei.

